LE MONDE VA MAL

« J’avais peur de penser. Je voyais à nu les éléments simples de la civilisation compliquée dans laquelle je vivais. La vie est une question de nourriture et d’abri. Afin d’obtenir de la nourriture et un abri, l’homme vend des choses. Le marchand vend des souliers, le politicien vend son universalité, le représentant du peuple, avec naturellement des exceptions, vend la confiance qu’il inspire; en même temps, presque tous vendent également leur honneur. Les femmes, également, soit dans la rue, soit par les liens sacrés du mariage, ont tendance à vendre leur chair. Toutes les choses sont des marchandises, tout le monde achète et vend. La seule marchandise que le travailleur a à vendre, ce sont ses muscles. Le travailleur a des muscles, et rien que des muscles, à vendre ».

Jack LONDON

« What Life Means to Me » mars 1906, (Introduction de Francis Lacassin – Jack London – Tome VI de la collection « Bouquins » chez Robert Laffont – 1990)

Le monde va mal

La vie de l’homme n’est pas un long fleuve tranquille.  La crise sociétale est historique. Elle met en évidence la contradiction qui émane du développement du rapport marchand. De quelle perspective est porteuse la société et dans quelles conditions d’existence nous place-t-elle, nous et les générations qui nous suivent ?

Selon qu’elle est ponctuée d’exclamation ou d’interrogation, cette phrase rassemble bien deux caractéristiques majeures de la période présente : la nécessité de se donner d’autres outils  pour comprendre le monde actuel et aussi, l’inquiétude quant aux perspectives offertes par le capitalisme actuel.  Si on ajoute à cela l’incertitude économique, la crise, l’impossibilité totale de dire de quoi demain sera fait, on peut raisonnablement penser que le monde est en train de montrer son fondement réel et profond de façon plus claire qu’auparavant et que c’est la prise de conscience de ce fonctionnement qui génère un questionnement nouveau à propos des perspectives que la société actuelle offre.

Qu’est-ce qui a dérapé dans cette société ?

Indiscutablement, le monde tel qu’il se définissait après les deux guerres mondiales a vécu et si la crise, l’exploitation et la barbarie sous toutes ses formes continuent à marquer le cours de l’histoire, les termes ne s’en définissent plus de la même manière sur le plan de l’organisation économique et politique de la production et de l’organisation sociale, de la manière dont la loi de la valeur infiltre les domaines les plus privés de l’activité et de la pensée humaine.

Mais avec les changements économiques du 20ème siècle, les relations sociales se transforment, et la postmodernité laisse ainsi entrevoir de nouveaux dysfonctionnements : remise en question du savoir rationnel, de la fonction du père, de la famille, crise de la symbolisation, perte du mot.

Ce nouveau siècle qui s’est ouvert est marqué, à la fois par la continuité, et à la fois par les transformations profondes.  Continuité d’un système en proie à ses contradictions économiques irrémédiables; transformation d’une société qui, comme tout organisme vivant, bouge, évolue, s’adapte pour survivre.

Quelle crise ?

Cette crise résulte de la situation économique générale du système capitaliste.  Depuis des années des changements importants se sont produits dans la société capitaliste.  La croissance se poursuit, mais une transformation s’opère : la croissance implique désormais la destruction pour pouvoir se maintenir.

La destruction, comme les deux guerres mondiales l’ont montrée, devient inhérente au capitalisme, pas seulement dans la violence déclarée, civile ou militaire. Partout la bourgeoisie organise l’obsolescence des objets, c’est-à-dire que la durée de vie des objets, des produits industriels, est abrégée volontairement : le prêt à jeter se généralise, l’industrie du gadget se développe…. L’armement entre dans la production pour la croissance.

La période actuelle se caractérise par d’importantes mutations technologiques sur le plan du procès de travail. Depuis la chute du mur de Berlin, on assiste à une nouvelle réaction dans un contexte de crise économique. Plus que jamais, le capital variable est devenu la partie restreinte du procès de production, alors que la concurrence s’accentue de plus en plus férocement entre capitalistes. Le marché est intégré d’une manière globale à l’échelle internationale.

La société technologique, cybernétique a tendance à faire de nous des appendices de la machine, machines industrielles ou cybernétiques.  Cette société réprime nos besoins d’être vivants, d’être actifs, de créer, d’aimer; elle empêche les hommes de communiquer entre eux, d’être solidaires.  Le processus techno-industriel a instauré la division généralisée, sociale et technique, du travail, nécessitant toutefois l’installation d’un nouvel espace pour permettre l’exploitation : l’atelier informatisé virtuel.

Tous ces éléments nous font dire que nous sommes entrés dans une nouvelle période, celle de la postmodernité.  Il s’agit d’un constat de la situation actuelle.

Comment en est-on arrivé là ?

Il y a exacerbation de la contradiction.  Les transformations actuelles de la société, que je désigne sous le vocable, de postmodernité, exacerbent encore cette tendance et ne sont pas sans avoir de répercussions sur la vie quotidienne, sur les valeurs défendues par la société elle-même, sur la représentativité des institutions, …

Le passage à la postmodernité implique un changement radical quant à la prise en compte de l’individu rendant de plus en plus aléatoire son positionnement comme sujet.

Or, l’inhumanité devient la caricature de plus en plus perceptible du monde capitaliste…  Entre les génocides, la corruption politique généralisée, la faillite des idéologies démocratiques ou staliniennes, le développement des guerres locales, les interventions militaires sous couvert d’intentions humanitaires et la  recrudescences d’épidémies et de maladies que la science avait permis d’éradiquer depuis longtemps ; entre la folie de la vache, la peste du porc, la dioxine du poulet, le mercure et la marée noire du poisson ; entre le réchauffement de la planète et la destruction des forêts, les bombardements, la vie n’a qu’à bien se tenir !

Les années 70–80 se caractérisent donc, contradictoirement, par un refus des dogmes politiques qui s’exprime dans une idéologie écologiste anti-totalitaire, mais compensé par la recherche de nouvelles religiosités, par la consommation de produits culturels rapidement renouvelés : le voyage, l’errance, la mythification d’un retour à la nature… Cet aspect est renforcé par l’offensive de la scientificité, où le savoir des spécialistes va expulser petit à petit l’homme politique pour donner, non pas une explication globalisante, mais théoriser le chaos, la réapparition d’explications parcellaires, l’atomisation.

Avec la progression du SIDA, l’image de la science devient encore plus floue. Les théories sont moins globales, moins univalentes. Nous sommes en présence d’un savoir de plus en plus fragmenté conduisant à l’émiettement de la représentation du monde. Le savant fou ne parvient plus à contrôler l’homme machiné, comme dirait Adèle Blansec. Des interrogations se font jour face à la sociobiologie et aux manipulations génétiques. Il est évident que tout ceci renforce un climat d’insécurité éthique, alors que la sécurité économique n’est absolument plus garantie.

La peur du chômage jointe à la propagande (les refrains des « changements technologiques » et de la « mondialisation ») sont là pour faire accepter et les emplois précaires et la « responsabilité » des salariés qui ne seraient jamais assez formés, jamais assez adaptables.

D’où la mise en avant progressive du remplacement nécessaire des métiers et des qualifications qu’on déclare vite « obsolètes » par des « compétences » individuelles de base et d’adaptation.  Celle-ci a des répercussions sur l’homme, comme nous le rappelle Igor Caruso[1][1], qui fournit une explication à cette évolution et montre en effet que « les influences culturelles et sociales sont susceptibles d’augmenter ou de réduire la résistance psychique sans pour autant être les « causes » directes de la névrose ».

Caruso démontre ensuite que ces éléments sont déterminés eux-mêmes par des forces historiques et économiques, et exercent ensuite leur action, d’ordre psychique, sur la famille.  L’évolution du capitalisme sous la postmodernité imprime donc indubitablement sa marque, renforçant l’aliénation du sujet.  Freud[1][2] d’ailleurs le rappelle dans « Le malaise dans la culture ».

« La plupart des civilisations ou des époques culturelles – même l’humanité entière peut-être – ne sont-elles pas devenues « névrosées » sous l’influence des efforts de la civilisation même ? »

Et l’adolescence est perturbée par l’évolution de la postmodernité.  Cette perturbation accentue les difficultés de l’école.  Le décrochage scolaire se développe.  L’école traditionnelle est confrontée, non seulement à la désaffection de nombreux jeunes qui choisissent de vivre la déscolarisation,  mais aussi à l’inéquation programmatique d’un enseignement hésitant à se convertir au profit de la « formation » exigée par les transformations de la postmodernité, et mises en évidence par Mai 68.

Ce malaise social est ressenti partout – qui aujourd’hui ne se plaint pas des dérives de la société décadente et postmoderne – et il est évident, que les jeunes les plus fragilisés psychiquement, ceux qui avaient déjà bien du mal à affronter les changements identitaires liés à la puberté se marginalisent encore un peu plus et parviennent de plus en plus difficilement à maintenir les liens.

[1][1]  CARUSO, I. (1977).  La psychanalyse contre la société ?.  Paris.  PUF (Perspectives critiques).

[1][2] Freud, S. (1998) ; Le malaise dans la culture ; Paris ; PUF – Quadrige.