18 S’OUVRIR AU GRAND LARGE

S’ouvrir au Grand Large et s’y maintenir…

Pour tous ceux qui souhaitent participer à la construction d’un monde nouveau, les questions de la place dans ce processus, et des outils utilisés, autrement dit, du rôle du groupe révolutionnaire et de son mode d’organisation, sont fondamentaux. En effet, parmi les groupes politiques qui se sont constitués dans la mouvance de mai 68, beaucoup se sont perdus en chemin, connaissant crises de leur fonctionnement voire, disparition. Ce texte se veut donc une tentative de contribution pour essayer de comprendre pourquoi il semble si difficile, aujourd’hui, – de maintenir vivant un groupe révolutionnaire ; – pourquoi, malgré l’engagement authentique de leurs militants, tant de groupes révolutionnaires ont dérivé vers des pratiques de fonctionnement entravant le débat libre et ouvert. Des questions ont traversé ces pratiques de groupes : l’existence de ceux-ci est-elle totalement dépendante de l’état de la lutte de classe ? Alors que nous voyons les mobilisations de protestations se faire et se défaire rapidement autour d’une action, par le biais des réseaux sociaux, cette immédiateté contredit-elle l’existence permanente du groupe révolutionnaire ? Bref, où déceler les racines des difficultés politiques rencontrées par les groupes : dans le contexte externe, dans la forme ? Pour ma part, je continue à défendre qu’un groupe peut exister et réfléchir de façon permanente, indépendamment du contexte extérieur mais que nous n’avons peut-être pas suffisamment questionné l’essence même de ce qui « fait groupe ». Ce sont sur ces questions que je souhaite centrer ma contribution. Le fil de celle-ci traversera plusieurs questions : • ce qui fait groupe ; • le léninisme comme héritage encombrant ; • la fonction du groupe révolutionnaire aujourd’hui. Ce qui fait groupe : Une idée fréquente consiste à penser que, ce qui fait qu’un groupe politique peut se constituer et surtout, continuer à vivre, est la clarté et la justesse de ses positions et de sa plateforme politique. Ce qui pose question est le fait que, malgré un travail d’approfondissement théorique, de défense de lignes théoriques, beaucoup de groupes se sont figés dans cette défense et ont été entraînés dans des dérives assez désolantes. Alors, qu’est-ce qui pourrait « faire groupe », si ce n’est la plateforme ? Comme toute théorie est bonne à prendre pour autant qu’elle donne à penser, je vais faire une incursion par la psychanalyse et, en particulier, par les théorisations de W.R. Bion et de ses « Recherches sur les petits groupes ». Bion distingue deux situations dans les groupes : – soit le groupe se constitue et peut travailler autour d’une tâche qui mobilise et réunit tous les participants du groupe, et le groupe fonctionne bien (il le nomme « groupe de travail » ou « groupe rationnel »), – soit cette réunion autour d’une tâche collective est moins présente et se met en retrait au profit de mécanismes psychiques et émotionnels présents dans tout rassemblement humain. C’est ce que Bion nomme les « groupes à hypothèses de base ». Même si mon propos n’est pas d’exposer les thèses de Bion, je ne résiste pas à l’envie de les évoquer rapidement. Il distingue trois « hypothèses de base » : la dépendance ; le couplage ; l’attaque-fuite. – Dans la première, le groupe va s’en remettre à un événement, une cause extérieure à lui et qui viendrait le sauver. Je ne peux m’empêcher d’y associer le statut que nous avons parfois donné à la lutte de classe, liant le bon fonctionnement d’un groupe révolutionnaire à l’activité de sa classe. – Dans la deuxième, qu’il appelle le couplage, le groupe choisit implicitement un couple au sein du groupe, auquel il va confier son salut. Là aussi, on peut s’interroger sur nos expériences de groupes : n’avons-nous pas désigné, en notre sein, des « leaders », des camarades « formés », « qui voient clair », « qui ont l’expérience », etc. ? Bref, des camarades à qui le groupe s’en remettait, dont la parole avait force de loi. – Dans la troisième, qu’il appelle « attaque-fuite », le groupe sera traversé par des mouvements d’attaques et de retraits de ses membres. Ici aussi, on peut se souvenir d’expériences où il était question de « défendre » les positions du groupe, de faire allégeance au groupe ou, au contraire, d’apparaitre comme un individu toxique, négatif dans et pour le groupe, ceci pouvant aller jusqu’à l’exclusion voire, d’autres pratiques encore plus scabreuses… Pour échapper à la régression vers les « hypothèses de base », il faut donc maintenir le groupe comme « groupe de travail ». Et, comment nommer cette mobilisation de tous les membres dans une tâche commune autrement que travail collectif ? L’hypothèse que je présente est donc que, ce qui fait groupe, ce qui permet de maintenir un groupe vivant, ce n’est pas la qualité ou la justesse de sa plateforme mais son travail collectif. Et nous avons tous connus ces moments de fièvre commune où tous, nous travaillions sur une question théorique/d’actualité/… car, au-delà des désaccords, ce qui permettait le travail et le débat était bien cette mobilisation collective. Ce n’est peut-être pas par hasard si un groupe, au début de sa formation, fonctionne très collectivement et donc, assez bien. En effet, des militants se rassemblent, discutent pour définir des bases communes, écrivent sur ces bases, construisent ce sur quoi ils peuvent travailler ensemble et ce qui donne un sens à ce travail collectif. C’est lors de la phase qui suit que les problèmes peuvent apparaître. Ce dont j’ai fait l’expérience, est la mise en place implicite ou explicite de hiérarchies : il y a les camarades expérimentés, les spécialistes d’une question, ou carrément la structuration du groupe en commissions de gestion du groupe qui tranchent ou influencent les prises de position ou les sujets sur lesquels travailler puis, il y a les autres camarades qui… suivent, pour ne pas être accusés d’entraver le bon fonctionnement du groupe. Surtout pour les questions théoriques, un travail collectif ne peut se concevoir que comme le choix et l’élaboration commune de ce qui sera produit. Est-on tous d’accord que tel sujet doit faire l’objet du travail du groupe ? Comment le groupe souhaite-t-il l’aborder : qui va lire quoi, qui va écrire quoi, quand se fera la mise en commun ? Toutes ces étapes devant faire l’objet de discussions de l’ensemble du groupe. Trop souvent, dans mon expérience, nous avons vu des textes quasiment finis, soumis à la question : qui est d’accord, qui a des désaccords ? Ou des textes qu’il fallait « s’approprier », c’est-à-dire dans un lien de soumission implicite et non l’élaboration collective. Le léninisme, un héritage encombrant : Parler du fonctionnement collectif comme une question politique fondamentale apparait à tous comme une évidence. Alors, qu’est-ce qui fait que, très souvent, après le moment de constitution d’un groupe, celui-ci a tendance à se replier sur lui-même et à perdre cette mobilisation collective du départ? Qu’est-ce qui fait que des termes comme « nécessité de s’organiser » ou « défense des positions » viennent prendre sa place ? Parfois, la naïveté est source de créativité. Il suffit d’observer les débats, mouvements et recherches parmi des individus non politisés pour le constater : les « nouvelles formes de luttes », les mobilisations rapides grâce aux réseaux sociaux, ne sont pas le fait des « pro » de la révolution, mais de personnes qui, parfois pour la première fois de leur vie, veulent résister, exprimer leur colère ou leur opposition, revendiquer, en utilisant les outils et les processus de leur vie actuelle. Quant aux « vieux brisquards de la politique », ils ont souvent en commun une manière de penser l’organisation des militants et ce qu’on appelle communément leur « intervention ». Mais, au fond, pourquoi avons-nous ces références communes, d’où nous viennent-elles et constituent-elles un atout politique ? De plus, même les groupes qui défendent une vision non-partitiste, ont tendance, eux aussi, à s’organiser selon plus ou moins les mêmes références. Lorsqu’on voit le rejet violent que certains militants (parfois ex-membres de groupes révolutionnaires) peuvent témoigner face aux groupes organisés, on peut en conclure que cette question est plus difficile qu’il n’y paraît… S’organiser, c’est se donner des outils concrets pour déployer les discussions et les diffuser à l’extérieur. Normalement, on peut imaginer que ces outils se résument à se fixer des moments de rencontre et à déterminer un canal de communication externe. A côté de cela, encore une fois mon expérience – extrêmement limitée et subjective – m’a plongée dans des groupes qui souhaitaient pousser plus loin la définition de leur identité (qui sommes-nous, quelles sont nos positions communes, comment les fixer dans une plate-forme ?), établir cette identité comme cadre des débats et surtout, des débats publics (il y a une position majoritaire à défendre), établir, de façon implicite ou explicite, qui tranchera sur le côté fini et publiable d’un texte (ce qui risque de donner aux questions ou élaborations contradictoires un statut marginal puisque parfois non communicables à l’extérieur). Lorsqu’on se penche sur les écrits, les apports historiques sur la question de l’organisation des révolutionnaires, on est renvoyé au léninisme et au partitisme. Et, même si un gros travail de réflexion a mené à une critique de ces conceptions politiques, on peut se demander si ces formes d’organisations ne pèsent pas encore sur nos mémoires collectives… Alors, que faire de l’héritage politique, des socles théoriques ? Devons-nous jeter tout le bazar aux égouts : l’eau du bain, le bébé, le savon et la baignoire ? Bion qui, rappelons-le, était psychanalyste et spécialiste des pathologies particulièrement lourdes disait que, pour arriver à comprendre réellement ce que disait un patient, pour comprendre ce qui paraissait incompréhensible, il fallait se laisser errer avec le patient, « sans désir ni mémoire ». Il voulait dire par là qu’il fallait arrêter de relier le discours du patient à nos théories, ou aux éléments de son passé, bref, à ce qui nous est connu. De même, si la théorie politique nous donne des outils pour penser le monde, elle ne l’explique pas une bonne fois pour toute. Et nous devons garder yeux et oreilles grands ouverts pour entendre les questions que le monde en transformations nous pose et participer à la construction des outils de compréhension adaptés à la période présente. Trop souvent, les « révolutionnaires » sont ceux qui savent comment on changera le monde, qui le fera, comment le prolétariat doit procéder. Et si ce prolétariat (mais encore faut-il être capable de le reconnaitre dans ses formes d’aujourd’hui) ne suit pas notre plan de route, nous nous mettons à le critiquer et à critiquer ses mouvements en cochant les items remplis et en soulignant ceux non effectués. La fonction du groupe révolutionnaire : … alors oui, la fonction des révolutionnaires aujourd’hui, j’aurais envie de la résumer ainsi : regarder, écouter le monde et réfléchir ensemble aux questions qu’il nous pose. Et, face aux réactions de classe, regarder comment elle s’y prend, apprendre de ses pratiques et les accompagner avec la compréhension que nous en avons. Tous les systèmes, qu’ils soient sociaux, biologiques, politiques… sont vivants, s’adaptent, évoluent. Et ces transformations sont la condition de leur survie. Le MPC, lui aussi, est un système vivant, qui se transforme. Mais, ces dernières décennies, ces transformations ont lieu à toute vitesse et les questions nouvelles ne cessent d’apparaitre. Par exemple, devons-nous continuer à voir les manifestations autour de la dégradation de l’environnement comme une lutte marginale ou y déceler aujourd’hui la potentialité de remise en question du mode de production capitaliste ? Devons-nous continuer à voir l’extrême-droite uniquement comme un épouvantail agité artificiellement par la classe dominante, ou faut-il tenter de comprendre l’affirmation sans complexe de cette extrême-droite comme réel outil de violence/gouvernance ? Devons-nous continuer à constater que le mode de production capitaliste expulse des travailleurs hors du système de production, ou nous pencher plus activement sur la place et la dynamique de luttes de pans entiers du prolétariat désormais à la marge du système de production ? Mais ce ne sont là que quelques exemples de transformations du monde. Alors, « Grand Large », qu’est-ce que c’est dans tout ça ? Ce sont trois camarades qui ont pris un bateau et qui ont décidé de larguer des amarres qui les retenaient. Qui ont décidé de naviguer vers le grand large, là où on n’a plus de points de repères, où, seul notre capacité à réfléchir ensemble aux problèmes que rencontre notre navigation nous permettra de ne pas couler. Parce que c’est un peu le pari que nous avons fait : si nous nous souvenons de la carte du monde, si nous avons bien étudié les côtes, les villes et que tout cela est dans notre pensée, bref, que tout notre bagage politique continue à voyager avec nous, partir vers le grand large, c’est accepter de regarder le monde qui se présente à nous avec des yeux disponibles pour voir, sans immédiatement le remettre en lien avec nos théories connues, pour se laisser imprégner par les questions et les réponses qu’il nous montre, bref, pour regarder le monde comme on ne l’a peut-être plus regardé depuis longtemps…

Lejardinier

Nous faisons l’hypothèse d’une confrontation entre deux phases, d’une part une phase organisationnelle, qui implique le développement du travail collectif, et d’autre part une phase doctrinale qui précise une vision du monde et son explication. Cette confrontation nécessite une dialectisation permettant au travail collectif d’intégrer le doctrinal. Nous opposons la mise en œuvre constante d’une critique susceptible de mettre en évidence le cheminement de la réflexion, la tension existant entre la confrontation entre le réel et les concepts élaborés, et la rectification nécessaire, et cela de manière dialectique. L’élaboration théorique ne peut être que le résultat d’un débat contradictoire. Revenir à Marx, revenir aux leçons du passé, intégrer l’expérience historique ne peut se faire que dans la discussion contradictoire, qu’en tenant compte aussi des leçons d’aujourd’hui. Cela signifie non pas la remise en cause des apports théoriques du passé, mais leur discussion afin de permettre un enrichissement théorique au travers de l’expérience actuelle. Cette conception refuse à la fois l’intervention militante à but éducationniste, visant à apporter la connaissance, l’explication, la conscience que « l’organisation cénacle », refermée aux bruits du monde, afin de pouvoir reformuler une nouvelle fois l’invariance d’un marxisme aseptisé. Cette conception défend le rôle des révolutionnaires comme catalyseurs de la réflexion politique au travers de la confrontation politique afin de permettre le saut dialectique entre théorie et pratique vers une praxis révolutionnaire. Il s’agit de réaffirmer l’inexistence d’une théorie achevée. Le propre de la théorie est justement de pouvoir être mise en question par l’évolution de la réalité sociale et historique. Ce travail de discussion doit pouvoir être mené. Comment discuter ? Elle s’organise autour de l’idée d’une situation de parole idéale, dans laquelle les participants à une interaction expriment des prétentions à la validité soumises à la seule «contrainte non contraignante» de l’argument le meilleur. Le noyau de cette pragmatique est une théorie complexe de l’argumentation et de l’action langagière, qui est comme l’ossature du social. Il ne s’agit pas, pour nous, d’organiser la classe, de l’agiter ou de l’éduquer. Cette idée fondamentale justifie à mes yeux la non – rédaction d’une plateforme politique au nom de PI, dans la période actuelle. Elle insiste sur la nécessité de poursuivre la réflexion, de la rendre publique et accessible au milieu révolutionnaire. Cette énonciation critique a toujours été partie prenante de l’activité des révolutionnaires. Celle-ci requiert polémiques et discussions, confrontations et remises en question excluant tout usage de pratiques d’intimidation. La discussion ne peut être tranchée que par l’analyse de la réalité politique des faits et non par des arguments d’autorité, des arguments dissuasifs ou par des arguments faisant appel à la force physique de l’un des protagonistes. Cette énonciation critique se réfère à la tradition du mouvement ouvrier, qui implique l’ouverture, la libre discussion, l’affrontement entre positions divergentes, le refus de la violence au sein de la classe ouvrière.

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