16 POPULISME

POPULISME Aujourd’hui, on se confronte de plus en plus à des discours catalogués comme « populistes ». De quoi s’agit-il ? Il est vrai que la classe au pouvoir a toujours cherché de réduire la résistance des travailleurs, – soit en utilisant la force de répression, par un Etat chargé historiquement de protéger la propriété du rapport marchand au travers de sa police. Elle a besoin également d’une armée qui assure son expansion. – soit en distillant un Discours idéologique favorisant l’adhésion des travailleurs à la légitimisation de l’Etat qui s’adaptait aux nécessités du développement du rapport marchand. Depuis quelques mois, la lecture du journal Le Monde peut en effet parfois donner le tournis. Pas un jour sans que des personnalités aussi différentes que ERDOGAN, Donald TRUMP, Sebastian KURZ, Viktor ORBAN, Jaroslaw KACZYNSKI, Giuseppe CONTE, Milos ZEMAN, Andrej BABIS, Andrés MANUEL Lopez OBRADOR, Nicolas MADURO, Marine LE PEN ou Jean-Luc MELENCHON, la liste est loin d’être exhaustive, se voient qualifiés de « populistes » dans des articles ou dans des titres. Longtemps confinés à une posture contestatrice, protestataire, les populismes accèdent aujourd’hui au pouvoir, en Europe (Hongrie, Pologne), en Inde, en Turquie ou États-Unis. Jan-Werner Müller remarque que, à chaque fois, ces partis confisquent l’État : comme ils sont l’expression du peuple, l’État doit le servir, comprendre servir le leader et le parti populiste au pouvoir. Dès lors, l’État devient illibéral : il restreint les libertés et empêche la discussion démocratique. Les manifestations et contestations ne seraient que l’expression d’un complot, ourdi évidemment depuis l’étranger pour faire échouer l’expérience en cours (pensons par exemple au naufrage du régime chaviste du Venezuela). En Europe, « le « populisme » renvoie de nos jours à des hommes politiques comme Jörg HAIDER (décédé en 2008) et son successeur Heinz-Christian STRACHE en Autriche, Jean-Marie Le Pen et sa fille Marine en France, Christophe BLOCHER en Suisse, Pim FORTUYN (décédé en 2002) et Geert WILDERS aux Pays-Bas, ou à des partis comme le VLAAMS BELANG (ex Vlaams Block) flamand ou comme la Ligue lombarde, ou des politiciens antisystème mais à l’identité politique flottante comme BEPPE Grillo en Italie. » Mais aussi celui d’Alberto FUJIMORI au Pérou (1990-2000), et maintenant celui, dit « socialiste », de Hugo CHAVEZ au Venezuela.

Rappel : L’idéologie Le développement du rapport marchand nécessite une gouvernance, une gérance, une adhérence au système, l’adhésion des classes « opprimées » en développant des discours idéologiques adéquats, en fonction de la situation politique. Elle s’accompagne d’un mouvement d’idéologisation justifiant cette transformation, favorisant l’adhésion de l’homme à l’activité marchande, limitant l’expression du sujet. Face à la crise, face à la combativité ouvrière renaissante, l’enjeu reste, pour la bourgeoisie, d’empêcher que la réalité de l’exploitation n’éclate de toute part, que la réalité des rapports de production ne s’étale, et cela en adaptant le discours idéologique. Le Laïs idéologique va influer la transmission et la transformer en fonction d’une instrumentalisation éducative au service de l’adhésion au système social dominant. La justification est réalisée d’abord au travers du processus d’aliénation, qui touche l’identitaire. Elle est renforcée par la réification et la transformation qu’elle subit avec le développement de l’accumulation capitaliste. L’idéologie justifie la place de l’homme dans la société, ainsi que le processus de transmission nécessaire. Elle véhicule une représentation de l’homme, une réponse à la recherche de l’homme, l’apologie de la société et façonne ainsi la transmission de connaissances nécessaires à cette compréhension. Cette conflictualité reflète la non concordance entre l’appréhension de la réalité, le savoir, et sa justification sociétale, le discours. Il s’agit de la fonction du Discours sociétal, qui évolue historiquement. On peut repérer des discours spécifiques par rapport à la prémodernité, la modernité, la postmodernité. Historicité du discours idéologique Si les rapports idéologiques sous la prémodernité étaient relativement clairs, justifiant au nom de Dieu le pouvoir féodal, le développement du capitalisme, sous la modernité, le nouveau pouvoir industriel développe ainsi de nouveaux rapports sociaux et cherche à provoquer la désolidarisation, l’individualisation des travailleurs afin de les rendre dépendants : Surveillance, exercices, manœuvres, notations, classements, examens, enregistrements — toute une manière d’assujettir les corps. Le capital a morcelé le territoire, l’a privatisé, a créé des clôtures, des enceintes, des lieux de résidences forcés. Il s’agissait d’assujettir les travailleurs au projet du capital, de les former, de les contrôler, de les appréhender dans leur être et dans leur manière d’être. Le citoyen et le peuple L’idéologie use de la notion de « peuple » justement parce que cette notion est pleine d’insuffisance et permet toutes les escroqueries. Cette insuffisance augmentant au fur et à mesure du romantisme identitaire que les artificiers de l’Histoire forgent, le confusionnisme dut avoir recours au révisionnisme historique (histoire romantisée) pour faire entrer dans les têtes les affirmations les plus fantasques quant à la nature du « peuple ». Entre autres révisionnismes faisant vibrer les cœurs : Romantisme historique de la « révolution française » et de sa Bastille et autres symboles qui furent mystifiés tout au long du XIXe siècle pour faire oublier la sociologie même de la révolution, comme les conflits entres les paysans et les propriétaires terriens – que ceux-ci soient nobles ou non. Romantisme napoléonien qui fut présenté, non pas comme une succession de campagnes militaires et d’invasions de nos voisins, mais comme une exportation des valeurs humanistes et démocratiques à l’étranger. (Etrangement, nos voisins ne se rappellent pas des campagnes napoléoniennes comme étant des visites de courtoisies). Mais que signifie cette notion de peuple ? Au cours de la révolution de 1789-93, en soutenant les dynamiques qui mettent à bas l’ancien régime au nom du « peuple » auquel cette bourgeoisie appartient (au même titre que le paysan), la bourgeoisie se débarrasse de tout ce qui la limitait institutionnellement en tant que classe. Le soulèvement permet aussi à la bourgeoisie d’augmenter considérablement son patrimoine foncier en rachetant les biens confisqués par l’état révolutionnaire – la propriété privée devient un droit sacré garanti par les nouvelles institutions. Dès la fin du siècle de la Révolution, l’élite détentrice du pouvoir politique et économique érige un régime faisant référence à la « souveraineté du Peuple » contre les puissances étrangères. L’Europe en guerre et Napoléon sont l’illustration de ce phénomène. Un discours démocratique patriotique se développe Ainsi, la bourgeoisie disparaît complètement sur le plan idéologique. La bourgeoisie a effacé son nom en passant du réel à sa représentation, via le nationalisme. Le patriotisme sera le moule dans lequel la population sera pressée, le drapeau national rassemblant les classes et servant, par le biais du service militaire généralisé, à véhiculer l’idéologie du respect de la hiérarchie, de la Nation, de la solidarité nationale. Où l’homme était considéré comme patriote pouvant être représenté afin qu’il puisse subir plus aisément l’exploitation dans le cadre du capitalisme ascendant. Ce discours s’impose afin de justifier le pillage en cours. Il y a transformation du lien en Contrat qui organise l’anonymat et l’errance du travailleur. Dieu est remplacé par la notion tout aussi abstraite de Peuple, incarné par sa possibilité de représentation par le parlementarisme. Ce qui est affirmé ainsi par le démocratisme, c’est que le pouvoir d’Etat doit émaner du peuple, rendre des comptes au peuple, et, sous une forme ou une autre, pouvoir être changé par le peuple. Dès lors, la compréhension même du « peuple » par le « peuple » voulut tout dire et son contraire.

La référence au « peuple » devint l’argument maître pour promouvoir la soumission des paysans et des ouvriers à et par la bourgeoisie : ils devaient tous défendre une identité commune contre les étrangers, les francs-maçons, les juifs, l’oligarchie, les ennemis intérieurs, etc. Dreyfus en fit les frais… La société industrialisée s’est dotée de lieux spécifiques où elle peut s’assujettir la force de travail dont elle a besoin pour se reproduire et se développer, apprendre à cette force de travail à se discipliner et à répondre aux injonctions dont elle est l’objet, briser les résistances. Se crée ainsi une idéologie de l’entreprise : en tant que lieu social de la production, la possibilité est offerte de reproduire les rapports sociaux. Ce lieu est aussi le centre pratique du rapport entre la vie quotidienne, le travail, les loisirs qui s’organisent autour de l’entreprise. Ce lieu est le siège de la rationalité économique qui tend à étendre à la société tout entière la division technique du travail. Mais, Au sein de l’usine se reproduisent les rapports sociaux d’exploitation et de domination, d’autorité et de pouvoir, et donc aussi, contradictoirement à ce que recherche le nouveau pouvoir industriel, les bases d’une résistance ouvrière, d’une solidarité de classe. Et cela, le capital doit le combattre. Une séparation est entretenue entre l’individuel et le social, entre l’activité des capitalistes individuels et le capitalisme global qui avance implacablement. De même, il y a séparation entre les valeurs et les intérêts, les intérêts se calculant cyniquement en argent, les valeurs se promulguant sur le plan idéal. La bourgeoisie se définit comme la classe sociale qui ne veut pas être nommée. Ce phénomène d’ex-nomination prend place à travers l’idée de nation, qui est propre à la bourgeoisie. Patriotisme Ce discours idéologique sera relayé par la social-démocratie qui deviendra, malgré les oppositions de gauche, le chantre du nationalisme, illustrant ainsi sa progressive intégration à l’Etat capitaliste, effet des transformations en cours au sein du capitalisme occidental. Ce sera cette pensée social-démocrate, illustrée par les Kautsky, Jaurès et Vandervelde, défendant les bienfaits de l’Etat, qui constituera la base de la tendance à l’intégration idéologique de la classe ouvrière. Si la première guerre mondiale a provoqué une explosion révolutionnaire où le prolétariat a pu redevenir sujet s’autonomisant dans son projet de société, ce phénomène ne s’est pas reproduit depuis. C’est que la bourgeoisie a tiré une série de leçons des événements de Russie. Elle est parvenue à mieux contrôler les contradictions les plus flagrantes du procès d’accumulation par le biais de l’Etat, par le massacre régulier de millions de prolétaires, par le développement d’un appareil idéologique mieux adapté pour contrôler les explosions de lutte de classe. Cette situation implique un rôle accru de l’Etat et allait utiliser la justification idéologique social-démocrate pour maintenir la classe ouvrière derrière l’Etat. L’idéologie libérale Ainsi, pendant l’entre-deux-guerres, l’idéologie libérale traditionnelle est pour ainsi dire évacuée : en cause le bouleversement profond sur toile de fond de crise économique faisant que la confiance dans le progrès individuel est fortement ébranlée. De plus, il faut justifier l’intervention croissante de l’Etat, et donc refuser l’individualisme économique au profit de la démarche étatique du « New Deal », du « Front Populaire », du « Plan De Man »,… De l’échec du libéralisme va naître aussi le besoin d’une action collective et d’une certaine idéologie de « fraternité » : Société des Nations, fraternités « ouvrières » sous l’égide du PS, du PC, auberges de jeunesse, Amis de la Nature,… alors même que la révolution communiste est tenue en échec. Cette démarche générale va faire émerger les bases d’une idéologie technocratique développant la conception de la direction et de la gestion purement bureaucratique de la société. A cette époque, on assiste à l’émergence de mouvements de masses sans précédents mythifiant l’Etat souverain : cérémonies, manifestations…. Les idéologies sont à leur tour récupérées par l’Etat. La place est donc ouverte au développement du fascisme, du stalinisme, prônant une forme ou l’autre d’autoritarisme populiste. Ces diverses conceptions reprennent l’idée d’un parti d’élite, d’avant-garde au service du peuple, s’incarnant dans l’Etat national. L’Etat devient le principal véhicule de l’idéologie bourgeoise au travers du contrôle grandissant des divers appareils : Presse, Eglise, Ecole, Syndicats,… La deuxième guerre mondiale manifeste l’apogée de cette démarche idéologique avec la mobilisation antifasciste sous le couvert de l’Etat national et démocratique. Suite à la mise en évidence des atrocités de ce que fut la deuxième guerre mondiale, une réaction est apparue, essentiellement individualiste, s’exprimant au travers du concept de défense des droits de l’homme. L’immédiat après-guerre est caractérisé, malgré le Plan Marshall, par une certaine pénurie matérielle en Europe. La mode est encore à l’engagement, à la défense du Parti.. Existentialisme, personnalisme, idéologies affirmant la liberté de l’homme tout en se soumettant à la discipline d’appareils politiques qui incarnent encore momentanément la vérité, tentent de rassembler les intellectuels. Ce paradoxe arrive à son exacerbation avec la Hongrie 56 et l’apparition de mouvements anti-coloniaux. La postmodernité Peut-on parler de « golden sixties » sans caricaturer l’évolution économique de la période d’après-guerre ? Les décennies 50 et 60 sont marquées par une attente du « statut social » obtenu par l’acquisition de biens d’équipements, sur base d’une forte cohésion familiale. Cette période apporte, de manière générale, une certaine abondance, avec un doublement du pouvoir d’achat des travailleurs de 1950 à 1968. La croissance se poursuit, mais une transformation s’opère : la croissance implique désormais la destruction pour pouvoir se maintenir. La destruction, comme les deux guerres mondiales l’ont montré, devient inhérente au capitalisme, pas seulement dans la violence déclarée, civile ou militaire. Partout la bourgeoisie organise l’obsolescence des objets, c’est-à-dire que la durée de vie des objets, des produits industriels, est abrégée volontairement : le prêt-à-jeter se généralise, l’industrie du gadget se développe…. L’armement entre dans la production pour la croissance. La paix cesse de se distinguer de la guerre. La destruction devient immanente à la production. Des besoins artificiels sont créés : la publicité agit sur les besoins, elle les formule et les fait correspondre aux objets produits et inversement. La massification conduit à des phénomènes complexes de perte d’identité. L’individu est seul dans la foule. Il y a tendance à la normalisation de la pensée en fonction d’une norme sociale abstraite et moyenne, une pression permanente exercée sur les mentalités, les conduites, les personnalités, conduisant à la soumission passive, à la défense de stéréotypes culturels, aux modes. Les sociologues vont théoriser la société de consommation : l’individualisme se renforce dans la société de loisirs, TV, frigos, autos,… « La consommation est un mythe », comme le soulignait Baudrillard, dénonçant celle-ci comme la forme majeure de l’aliénation contemporaine. Il est évident que la consommation présente à la fois une caractéristique fonctionnelle : la satisfaction de besoins, et obéit à une « représentation » du bien-être véhiculé par l’idéologie bourgeoise grâce à la publicité, au design,… L’atomisation de la classe ouvrière se renforce sur le plan idéologique. « Ma voiture, c’est ma liberté » caractérise l’aspiration fantasmée à une liberté individuelle. Mai 68. Alors que la bourgeoisie théorisait l’intégration de la classe ouvrière, Mai 68 signifie, au niveau international, la résurgence de luttes ouvrières cherchant la voie de l’autonomisation. Mai 68 dépasse le cliché de luttes purement économiques ou étudiantes, pour poser la question de l’avenir de la société, même si le mouvement n’avait pas les moyens d’y répondre. Mai 68 rejette l’ordre autoritaire et les divers appareils liés à celui-ci. Stalinisme, réformisme, christianisme sont balayés. Les travailleurs se tournent vers leur passé de luttes et permettent l’émergence d’expressions prolétariennes nouvelles. La bourgeoisie réagit, les idéologies sociale-démocrates, sous les auspices du gauchisme, se radicalisent. Cette période voit la décomposition, au sein de l’idéologie bourgeoise, des sujets collectifs et des appareils sectateurs au profit de rassemblements ponctuels se cristallisant autour de la défense des droits de l’homme et de la nature : Amnesty International, Ligue des Droits de l’Homme, féminisme, écologisme,…. Se développe aussi la culture pop, phénomène qui va peser sur les consciences des « jeunes générations » proposant un mode vie adapté aux circonstances : vivre vite, multiplier les expériences, refuser l’engagement et le changement,… L’idéologie glisse petit à petit du discours politique, discrédité, à la culture, ou contre-culture, faisant que l’image aliénée de l’homme est brouillée encore plus fortement. L’idéologie populiste L’idéologie populiste se caractérise par un discours véhiculant des valeurs rétrogrades, des appels au passé, un retour à l’archaïsme passéiste d’avant la postmodernité. L’Etat est aux abois et n’offre plus de garantie quant à la survie possible. Un désespoir social se développe. L’utopie n’est plus de mise. L’immédiatisme est de mise : l’artisanat est récupéré par les grandes surfaces, au nom d’une consommation individualiste. Cette idéologie populiste n’est pas une idéologie fasciste. Le fascisme promettait des jours meilleurs sous l’égide de l’Etat national. Il a enrôlé la jeunesse. Il promettait la constitution d’un homme nouveau. Le fascisme était lié à la contre-révolution qui a détruit les références au Sujet révolutionnaire. Il faisait appel à l’existence d’un leader providentiel pour gérer l’Etat. Il se fonde sur la peur (les immigrés viennent nous voler nos allocations sociales et demain nos emplois), la simplification des problèmes ( il n’y a qu’à supprimer les traitements des politiques) , l’émotionnel (le meurtre d’un enfant est la conséquence du laxisme de la justice), la colère( les plus riches éludent l’impôt) l’espoir d’un monde meilleur-cocon protecteur- dans lequel on vit entre soi où les riches seront moins riches et dont les étrangers seront exclus. Tout d’abord, on remarquera que le populisme naît toujours dans une situation de crise sociale, celle-ci pouvant différer selon les pays ou les époques : • crise économique, comme en Amérique latine et en Europe occidentale (France, Autriche, Pays-Bas) ; • crise identitaire et morale (cas des sociétés qui refusent la multiculturalité au nom d’une identité propre) ; Rejet de l’autre, xénophobie. • crise de changement de régime politique, comme dans de nombreux pays de l’Est après la chute du mur de Berlin, lesquels doivent s’ajuster à l’économie de marché et découvrent l’ultranationalisme. • DISCOURS POPULISTE De tout temps, la société dominée, d’abord formellement ensuite réellement, par le rapport marchand a tenté d’expliquer l’évolution de la société en distillant un Discours favorisant l’adhésion des travailleurs à la légitimisation de l’Etat qui s’adaptait aux nécessités du développement du rapport marchand. Historiquement, les diverses civilisations, dans leur phase de développement, fournissaient à l’homme une réponse clairement identifiée, lui permettant d’accéder à l’être social adulte. Et pour ceux qui restaient en marge, la sublimation artistique était permise. Cette réponse a évolué, en s’adaptant aux besoins sociétaux et politiques et religieux, en mettant en avant un pôle du tissage existentiel au détriment d’autres. Des formulations différentes surgissent, en fonction de la constitution de l’individu. Cette justification s’exprime en fonction du paradigme qui détermine le discours sociétal et évolue historiquement. L’homme s’inscrit ainsi un processus historique. La base matérielle en est constituée par tout l’ensemble des relations complexes élaborées au cours des générations, dans lesquelles s’entremêlent de manière dialectique le réel, l’imaginaire, le symbolique. La volonté de comprendre le monde est systématiquement discréditée. Comprendre c’est déjà dans une certaine mesure, perturber le fonctionnement du système, et ce sont précisément ces « dysfonctions » que les robots structuralistes, ainsi que les « nouveaux philosophes » veulent éviter. Face à la crise, face à la combativité ouvrière renaissante, l’enjeu reste, pour la bourgeoisie, d’empêcher que la réalité de l’exploitation n’éclate de toute part, que la réalité des rapports de production ne s’étale, et cela en adaptant le discours idéologique. Le Laïs idéologique va influer la transmission et la transformer en fonction d’une instrumentalisation éducative au service de l’adhésion au système social dominant. La justification est réalisée d’abord au travers du processus d’aliénation, qui touche l’identitaire. Elle est renforcée par la réification et la transformation qu’elle subit avec le développement de l’accumulation capitaliste. Avec le développement du capitalisme, la bourgeoisie se voit contrainte de former autrement les fonctionnaires dont elle aura besoin pour gérer les banques, les entreprises, l’Etat. Il faut former les élites, c’est le rôle de l’école. Le développement du rapport marchand nécessite une gouvernance, une gérance, une adhérence au système, l’adhésion des classes « opprimées » en développant des discours idéologiques adéquats, en fonction de la situation politique. En effet, avec les avancées des forces productives, l’homme pourra mieux appréhender la réalité, de nouvelles idées et analyses apparaissent, poussant la bourgeoisie à reconsidérer régulièrement son arsenal idéologique et à produire de nouveaux discours. L’idéologie capitaliste a pour conséquence que la pensée est utilisée de manière contemplative, qu’elle ne possède aucune force, que les rapports sociaux sont pensés et étudiés comme des phénomènes obéissant à des lois supra-historiques. Par la suite, cette justification de l’exploitation d’une classe par une autre va se renforcer, mais elle ne sera pas toujours la même. Le capital a morcelé le territoire, l’a privatisé, a créé des clôtures, des enceintes, des lieux de résidences forcés. Il s’agissait d’assujettir les travailleurs au projet du capital, de les former, de les contrôler, de les appréhender dans leur être et dans leur manière d’être. La société industrialisée s’est dotée de lieux spécifiques où elle peut s’assujettir la force de travail dont elle a besoin pour se reproduire et se développer, apprendre à cette force de travail à se discipliner et à répondre aux injonctions dont elle est l’objet, briser les résistances. Se crée ainsi une idéologie de l’entreprise : en tant que lieu social de la production, la possibilité est offerte de reproduire les rapports sociaux. Ce lieu est aussi le centre pratique du rapport entre la vie quotidienne, le travail, les loisirs qui s’organisent autour de l’entreprise. Ce lieu est le siège de la rationalité économique qui tend à étendre à la société tout entière la division technique du travail. Mais, Au sein de l’usine se reproduisent les rapports sociaux d’exploitation et de domination, d’autorité et de pouvoir, et donc aussi, contradictoirement à ce que recherche le nouveau pouvoir industriel, les bases d’une résistance ouvrière, d’une solidarité de classe. Et cela, le capital doit le combattre. Elle s’accompagne d’un mouvement d’idéologisation justifiant cette transformation, favorisant l’adhésion de l’homme à l’activité marchande, limitant l’expression du sujet. La confusion et le confusionnisme ne sont pas d’hier. C’est tout le régime qui s’est construit dessus. Les bases du discours populiste Aux USA se développe une idéologie valorisant l’instant, le micro-local répercuté par la télévision au travers des « reality shows ». Cette tendance est de plus en plus exacerbée pour s’exprimer de façon émotive dans de grands rassemblements charismatiques. Les années 70–80 se caractérisent donc, contradictoirement, par un refus des dogmes politiques qui s’exprime dans une idéologie écologiste anti-totalitaire, mais compensé par la recherche de nouvelles religiosités, par la consommation de produits culturels rapidement renouvelés : le voyage, l’errance, la mythification d’un retour à la nature… Cet aspect est renforcé par l’offensive de la scientificité, où le savoir des spécialistes va expulser petit à petit l’homme politique pour donner, non pas une explication globalisante, mais théoriser le chaos, la réapparition d’explications parcellaires, l’atomisation. Avec la progression du SIDA, l’image de la science devient encore plus floue. Les théories sont moins globales, moins univalentes. Nous sommes en présence d’un savoir de plus en plus fragmenté conduisant à l’émiettement de la représentation du monde. Le savant fou ne parvient plus à contrôler l’homme machiné, comme dirait Adèle Blansec. Des interrogations se font jour face à la sociobiologie et aux manipulations génétiques. Il est évident que tout ceci renforce un climat d’insécurité éthique, alors que la sécurité économique n’est absolument plus garantie. La période se caractérise par d’importantes mutations technologiques sur le plan du procès de travail. Depuis la chute du mur de Berlin, on assiste à une nouvelle réaction dans un contexte de crise économique. Plus que jamais, le capital variable est devenu la partie restreinte du procès de production, alors que la concurrence s’accentue de plus en plus férocement entre capitalistes. Le marché est intégré de plus en plus d’une manière globale à l’échelle internationale. Cependant, l’Etat national contrôle de moins en moins le marché au profit d’institutions supranationales et de réseaux parallèles, et une nouvelle idéologisation va apparaître. Il ne s’agit pas de voir l’idéologie comme une vaste opération militaire décidée par un Etat-major occulte. L’idéologie se diffuse en tenant compte d’un état d’esprit général. Ces élaborations idéologiques sont relayées vers le grand public par l’industrie des mass-médias, industrie qui a développé de multiples canaux d’émission touchant les diverses parties de la population. Il se met ainsi en place une vaste toile permettant la circulation, en tout sens et parfois en dépit du bon sens, des mêmes discours, mais adaptés aux diverses circonstances. L’Etat ne doit plus contrôler par en haut, l’idéologie s’est largement décentralisée, via le câble, les TV locales, et imprègne toute la vie quotidienne, faisant que l’on assiste à un réel phénomène d’autonomisation de celle-ci… L’hyper-individualisme n’est plus adapté dans une société d’inquiétude : peur du chômage, de l’exclusion, de la maladie, de l’insécurité. Il faut rassurer, et cela s’incarne dans les thématiques émergentes de la santé, du terroir, de la famille retrouvée, de l’écologie, du retour au passé, obligeant la bourgeoisie à réorienter son discours idéologique : « 35 heures », diminution du temps de travail, création de nouveaux circuits de travail ont été des thèmes de mobilisation. Ce qui apparaît essentiellement, c’est le souci de défendre l’emploi, voire le non-emploi, et l’entreprise dans un contexte de recomposition où les certitudes économiques du passé sont balayées. Une idéologie du doute s’installe, non pas le doute vivifiant de la remise en question et de la recherche indispensables, mais le scepticisme quant à la possibilité d’un avenir différent que celui offert par le capitalisme. Raymond Aron résume cela très bien lorsqu’il proclame que « Le progrès apporte désormais les désillusions » (1969). Quant à Crozier, autre sociologue français, il théorise en 1970 « La société bloquée ». Il est clair que la bourgeoisie peut invoquer la faillite du « communisme » pour renforcer le sentiment de l’absence d’avenir possible en dehors de la société bourgeoise. Le maintien des rapports sociaux dans le capitalisme a eu comme résultat la suspicion jetée sur l’histoire, l’incertitude en ce qui concerne le temps historique. Se théorise ainsi l’invariance du capitalisme et l’utopie du communisme. L’idéologie populiste : L’idéologie populiste se caractérise par un discours véhiculant des valeurs rétrogrades, des appels au passé, un retour à l’archaïsme passéiste d’avant la postmodernité. L’Etat est aux abois et n’offre plus de garantie quant à la survie possible. Un désespoir social se développe. L’utopie n’est plus de mise. L’immédiatisme est de mise : l’artisanat est récupéré par les grandes surfaces, au nom d’une consommation individualiste. Cette idéologie populiste n’est pas une idéologie fasciste. Le fascisme promettait des jours meilleurs sous l’égide de l’Etat national. Il a enrôlé la jeunesse. Il promettait la constitution d’un homme nouveau. Le fascisme était lié à la contre-révolution qui a détruit les références au Sujet révolutionnaire. Il faisait appel à l’existence d’un leader providentiel pour gérer l’Etat. L’avenir du discours populiste En cette fin de siècle, la classe ouvrière reste aliénée, sans expression propre, reléguant au recul les groupes révolutionnaires prolétariens apparus dans la foulée de Mai 68. Sans vouloir prétendre cerner l’ensemble du phénomène idéologique, il apparaît néanmoins que les obstacles au développement de la conscience de classe se soient renforcés et rendent l’émergence de luttes plus difficile. Pourtant, il n’y a jamais de système accompli, mais tendance vers une systématisation, vers la cohésion, à partir des rapports de production et de leurs contradictions. L’Etat a toujours tenté de réduire ces conflits, du moins d’en atténuer les conséquences. Il cherche à faire émerger une cohésion du chaos des contradictions. Pourtant, lorsque la systématisation commence à réussir, c’est que l’éclatement se prépare. La finalité masque le dépérissement, la décadence est bien en marche. En effet, les principes de cohésion ne peuvent éliminer les contradictions, ni celles-ci en finir avec les mécanismes régulateurs. Ces mécanismes sont aveugles et spontanés. L’économique détient une régulation interne résultant des rapports sociaux de production, et pourtant la régulation de la résistance ouvrière ne réussit toujours pas. Celle-ci se montre irréductible. La contradiction de la force de travail reste fondamentale. Et si la masse des travailleurs expulsés du procès de travail s’est accrue, si l’atomisation s’est renforcée et si la culture ouvrière a été effacée, laissant place à des références a-classistes, faisant que le contrôle idéologique s’effectue de manière moins autoritaire, moins centralisée, le mécontentement, le désenchantement, le désarroi par rapport aux discours officiels sont aussi de mises aujourd’hui. L’idéologie officielle est de moins en moins crédible. Au sein des divers mouvements de lutte qui ont perturbé les réajustements capitalistes à la crise économique actuelle, sont apparus les signes d’un questionnement par rapport à la logique bourgeoise. Pourtant, il n’y a jamais de système accompli, mais tendance vers une systématisation, vers la cohésion, à partir des rapports de production et de leurs contradictions. L’Etat a toujours tenté de réduire ces conflits, du moins d’en atténuer les conséquences. Il cherche à faire émerger une cohésion du chaos des contradictions. Pourtant, lorsque la systématisation commence à réussir, c’est que l’éclatement se prépare. La finalité masque le dépérissement, la décadence est bien en marche. En effet, les principes de cohésion ne peuvent éliminer les contradictions, ni celles-ci en finir avec les mécanismes régulateurs. Ces mécanismes sont aveugles et spontanés. L’économique détient une régulation interne résultant des rapports sociaux de production, et pourtant la régulation de la résistance ouvrière ne réussit toujours pas. Celle-ci se montre irréductible. La contradiction de la force de travail reste fondamentale. Et si la masse des travailleurs expulsés du procès de travail s’est accrue, si l’atomisation s’est renforcée et si la culture ouvrière a été effacée, laissant place à des références a-classistes, faisant que le contrôle idéologique s’effectue de manière moins autoritaire, moins centralisée, le mécontentement, le désenchantement, le désarroi par rapport aux discours officiels sont aussi de mises aujourd’hui. L’idéologie officielle est de moins en moins crédible. Au sein des divers mouvements de lutte qui ont perturbé les réajustements capitalistes à la crise économique actuelle, sont apparus les signes d’un questionnement par rapport à la logique bourgeoise. Perspectives Si elles partent toujours de l’aspect revendicatif, les récentes luttes ouvrières posent néanmoins la question d’une alternative, d’un nécessaire changement des rapports sociaux et interrogent la crédibilité des mesures étatiques bourgeoises pour sortir de la crise. Cette dernière ne fait plus de doute et touche aussi les appareils idéologiques et culturels de la société bourgeoise. Bien que la réponse de classe ne soit pas encore donnée, il apparaît des éléments annonciateurs d’évolution, d’une lente prise de conscience débarrassée de la mystification stalinienne, d’une révolution souhaitable. Questions par rapport au calme social des années 80, questions par rapport au suivisme syndical, au défaitisme, à l’indifférentisme, à la nécessaire solidarité, tous ces éléments sont posés à des degrés divers dans les luttes récentes et démontrent un changement au sein de la classe ouvrière. Le combat contre l’idéologie ne peut se faire de manière formelle. C’est par le développement des luttes ouvrières que les réponses apparaîtront, pourront être théorisées et mises en relation avec les perspectives révolutionnaires. F.D.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.