15 CONTRIBUTION À LA RÉFLEXION DES « GILETS JAUNES ».

En ce mois de juillet 2019, l’expression de la dynamique qui a déclenché le mouvement des « gilets jaunes » se fait de moins en moins entendre dans les rues. Pour autant, cette dynamique n’est pas morte, loin de là et cette contribution se veut une tentative de préserver les traces de ce mouvement de classe fondamental. En effet, la période actuelle est marquée par le déchaînement des médias et politiciens de tous horizons venant tirer à boulets rouges sur ce mouvement pour qu’en soit perdu toutes les expériences, toutes les réflexions et toute l’avancée de la conscience qu’il a provoquées. De plus, en critiquant un mouvement « sans revendications précises, sans représentants », la classe dominante tente d’effacer ce qui a été une véritable dynamique politique d’autonomisation et d’opposition aux structures d’encadrement et de contrôle social capitaliste. Rappelons-nous ce mois de novembre 2018 où on a vu un mouvement de contestation se développer contre la hausse du prix des carburants. Il s’agissait d’une revendication précise, qui a d’ailleurs été satisfaite par le gouvernement Macron et les choses auraient pu en rester là. Et pourtant… les choses n’en sont pas restées là et ce mouvement s’est transformé en une véritable expression de rage prolétarienne contre la classe dominante. Quelles qu’aient été les qualifications utilisées par ce mouvement – le peuple contre les nantis ; les exclus contre l’élite – il s’agit bien d’une confrontation entre prolétaires et la classe dominante. Au début du mouvement, on a beaucoup entendu parler d’hétérogénéité. Elle concernait surtout la composition sociologique du mouvement. Jeunes et vieux, hommes et femmes, travailleurs aux statuts de salariés ou d’indépendants, chômeurs et retraités… voilà l’hétérogénéité devant laquelle nous étions placés. Mais celle-ci est bien celle du prolétariat actuel. Il est important de rappeler que le prolétariat ne se réduit pas aux seuls ouvriers actifs mais rassemble des statuts différents qui ne doivent pas masquer la position particulière dans le rapport social global capitaliste d’une classe qui n’a « que sa force de travail à vendre pour survivre » et ne pourra échapper à cette condition de survie précaire qu’en abolissant le système capitaliste de classes. Et, si la composition sociologique des « gilets jaunes » était variée, la dynamique de la révolte contre les conditions de vie de plus en plus difficiles était commune. Insister sur l’hétérogénéité risque donc de passer à côté de la nature de classe et de la dynamique du mouvement. Celle-ci s’est marquée davantage dans le fait que l’opposition des « gilets jaunes » ne s’est pas figée dans des revendications précises, comme but du mouvement. Par exemple, lorsque des travailleurs entrent en lutte sur leur lieu de travail, il s’agit d’une réaction de refus de l’exploitation qu’ils subissent. Mais ce refus se met en forme dans une ou plusieurs revendications qui deviennent le but de la lutte. Si ces revendications sont satisfaites, cela met fin au mouvement. Si les revendications-but émanent de plusieurs secteurs ou entreprises, elles peuvent entraîner une division du mouvement. Or, si les « gilets jaunes » se sont opposés à une mesure précise en novembre 2018, cette opposition n’a constitué qu’un moment de la dynamique de contestation, et rien, dans tout ce que la classe dominante a pu proposer, n’est venu répondre et apaiser la lame de fond qui agitait les protestataires. Ni les reculs du gouvernement français, ni le « grand débat », ni les déclarations, justifications et autres emberlificotages de Macron n’ont pu apporter une réponse et une fin au mouvement. Au contraire, dans le refus de toutes les propositions faites par la classe dominante, il s’est renforcé, politisé, au travers des discussions collectives aux ronds-points, dans les assemblées générales, dans les manifestations qui se sont déroulées, semaines après semaines, dans diverses villes de France. Une des mises en forme de cette politisation s’est faite au travers de la revendication du « RIC » (referendum d’initiative citoyenne). Il s’agissait de l’opposition à l’abandon de tout pouvoir de décision à la classe dominante par le biais du mécanisme de la démocratie représentative. Ce refus s’était déjà exprimé dans des mouvements précédents : les « mouvements des Places », des « Indignés », « Occupy », « Nuits debouts »… La classe dominante a tenté d’étouffer cette contestation de la démocratie représentative en offrant une possibilité de « démocratie participative » avec les cahiers de doléances mis à la disposition des français dans les mairies, et dans l’organisation du fameux « grand débat ». Mais cette stratégie est restée sans effets. La dynamique des « gilets jaunes » est bien celle de la reprise de la parole, de son propre sort et de lutte contre la passivation et la réification (c’est-à-dire la chosification) auxquelles le capitalisme réduit les êtres humains. Une autre expression de cette politisation et de cette autonomie a été le refus de se laisser approcher et récupérer par les politiciens et autres agents d’encadrement idéologique de la classe dominante. Qu’il se soit agi de Marine Le Pen, de Mélanchon ou des syndicats, tous ont été maintenus en-dehors du mouvement. Privée de ses outils de récupération idéologiques, la classe dominante nous a donc montré au grand jour ce qu’est la réalité de l’affrontement entre les deux classes antagonistes du mode de production capitaliste : la violence brute des forces de coercition de l’Etat contre son prolétariat. Et on ne citera plus les éborgnages, les mutilations ou autres tabassages, ni le déploiement d’énergie d’une justice soudainement dotée d’ailes et qui juge à tout va les désignés comme fauteurs de troubles à une vitesse jamais égalée. Maintenant que le mouvement ne se manifeste plus de façon collective, les purges de la répression seront la réponse dominante de l’Etat. Face à ce mouvement prolétarien, autonome, allant vers une politisation, contenant des éléments anti-capitalistes, et donc, fondamental pour le développement de la conscience politique du prolétariat, on ne peut que s’interroger face au silence ou aux critiques formulées par le milieu révolutionnaire. Je pense qu’ils sont à attribuer à la vision qu’on a de la lutte de classe et du rôle des révolutionnaires. Ma compréhension actuelle du rôle des révolutionnaires est celle d’un accompagnement de notre classe dans toutes ses expériences de confrontations à la classe dominante, et d’une contribution à la réflexion politique sur le fonctionnement du monde actuel et les perspectives d’un nouveau monde. Ceci passe par une réflexion politique et critique, par une dénonciation de la classe dominante et de ses manœuvres de récupérations. Mais c’est bien à l’encontre de la classe dominante que doivent s’adresser ces critiques et non à notre classe. Et, pour moi, c’est peut-être là que se situe l’écueil : l’étude de l’histoire du prolétariat nous a emplis de récits et de schémas sur ce qu’ont été les mouvements importants de la lutte de classe et nous avons parfois tendance à comparer ces luttes héroïques du passé avec les luttes actuelles, estimant alors que ces luttes actuelles ne correspondent pas à ce que nous en attendons. Or, le mode de production capitaliste, comme tous les systèmes, est un système vivant et qui a une évolution historique. Toutes les formes exprimant sa dynamique, les institutions qui le gèrent et les classes qui s’y opposent se transforment, elles aussi, en fonction de cette évolution historique et des contradictions inhérentes au MPC. Le prolétariat d’aujourd’hui n’est plus composé comme celui d’hier ; ses terrains, moyens de luttes et de communications ne sont plus les mêmes qu’aux siècles précédents et nous sommes confrontés à des formes de luttes inédites qui correspondent aux transformations des procès de travail au sein du MPC. Nous avons donc à tenter de comprendre ce monde en transformation et à soutenir notre classe dans ses expériences de confrontations à la classe dominante, dans ses tentatives d’autonomisation et de développement de sa conscience politique. D’une certaine manière, cette brève contribution ne devrait pas avoir de conclusion parce que conclure, c’est une manière de clore. Or, une des leçons principales que je souhaite souligner par rapport à toute cette expérience inédite des « gilets jaunes », c’est qu’elle a enclenché une dynamique de réflexion politique qui laissera des traces profondes à la fois pour tous ceux qui ont lutté mais aussi pour tous ceux pour qui, être témoins de ce mouvement, n’a pu que provoquer un questionnement sur le monde actuel. Je renvoie également nos lecteurs aux articles déjà publiés sur le sujet sur notre site « Grand Large ». La crise économique et la pression incessante exercée par la classe dominante n’ont pas disparus. Et, ce qui a provoqué le mouvement des « gilets jaunes » est toujours bien présent. D’autre part, des assemblées générales ont toujours lieu, la réflexion politique se poursuit. Le mouvement des « gilets jaunes » constitue donc une ouverture sur l’avenir.

Lejardinier Juillet 2019

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