12 PROLETARIAT – Charles PLISNIER

Ils crient ce mot : La Paix sociale. C’est leur talisman. Et ceux même qui ont décidé la guerre et qui l’ont poursuivie avec férocité et qui ont instauré leur gloire sur les cadavres de leur peuple, aujourd’hui prennent un masque de prudence et de sagesse et disent : «Assez de sang !» Car le sang de millions d’hommes a peu de prix quand il coule pour le Droit et la Civilisation, c’est-à-dire pour la sauvegarde du Capital, produit du vol et de l’assassinat. Mais le sang est impie quand il coule pour l’Injustice et le Désordre, c’est-à-dire pour l’établissement de la République de ceux qui travaillent et créent sous le ciel. La guerre est sainte. La Révolution est satanique. La Révolution n’a plus à venir. Elle est venue. Elle se déploie. Elle naquit quand, le 4 août 1914, le capitalisme de l’Europe, dans une espèce de pléthore épileptique, eut sa première convulsion. Depuis des années, comme un courant magnétique, une idée de fraternité passait sur les races. On la nommait socialisme ! Il était temps de l’arrêter. Et alors, tous – ceux qui œuvraient dans les campagnes autour des charrues et des meules, et ceux qui, sous la terre, arrachaient avec leur pic le charbon et le fer, et ceux qui, dans les usines, domptaient et transformaient la matière, et ceux qui, dans les bureaux, conservaient les archives du commerce et de l’industrie, et ceux qui faisaient de la beauté, et ceux qui faisaient de la pensée – reçurent le mot d’ordre : Hais et tue ! On mit dans leur âme les mensonges qui enfantent la haine et dans leurs mains les armes qui donnent la mort. Folie terrible et féconde. Car, unis dans un bloc et sentant à côté de leurs cœurs battre des millions de cœurs et sentant à côté de leurs poings se crisper des millions de poings, les opprimés allaient connaître leur force. Souffrant ensemble la furie et la faim, ils allaient ensemble s’insurger. La Révolution commençait. Le monde halluciné s’y jeta tout entier. Ce fut l’ère du feu et du fer. Les hommes, produits supérieurs de la vie, ne furent plus que des bras asservis qui faisaient de la mort. Le Canon-Dieu. Ainsi, la vieille société agonise pour avoir dit aux créateurs : «Détruisez !» Le blé manqua. Les moissons s’appauvrirent. Le fer, destiné aux œuvres de la vie, servit à broyer la chair. Une plaie immense s’ouvrit au cœur des campagnes fécondes. Il y grouillait des hommes. On appelait cela des tranchées. Les édifices prodigieux d’art et de foi, élevés dans les temps barbares, s’abattirent sous les obus de la civilisation. Dans les villes, voulant du pain, les filles, en masse, vendirent leurs corps. La guerre du Droit déchaîna la famine et les maladies. Et ceux qui, dans les palais du pouvoir et de la richesse, tenaient en mains le sort du monde, comme pris dans un engrenage implacable, disaient : « Encore !» Ils inventèrent la philosophie du dernier quart d’heure. Mais ceux-ci n’avaient besoin que de haine et ne mouraient point. Ainsi, les races reçurent une leçon d’humilité. Elles apprirent que la vie était un don provisoire. La liberté sociale une utopie et l’amour une dérision. Elles eussent accepté la leçon, car les hommes se soumettent volontiers aux forces impérieuses. Mais leurs nerfs, à force de subir et de donner, allaient se rompre, et leurs ventres criaient la faim. Les plus malheureux, les premiers, dirent assez. Ainsi, la Russie des moujiks s’est trouvée, par la fatalité de la misère, à l’avant-garde du monde. Aux dix-huit cent mille morts, offerts en holocauste à la cupidité des grands-ducs et des princes du capital, le Prolétariat révolutionnaire ajouta quelques milliers de morts nouveaux. Car il faut moins de victimes pour assurer l’émancipation d’une race innombrable que pour assouvir la rapacité de quelques chefs. Il y avait d’autres malheureux en Europe. La nuée parasite des rois d’Allemagne s’est désagrégée. Les vieux piliers de l’ancien monde craquent et s’effritent, sous le bélier passionné de la misère. L’idée marche. La Révolution continuera, tant qu’il y aura, dans le monde, des créatures de richesse, assujetties et spoliées par des jouisseurs fainéants. Les classes sociales sont face à face. Et voici, les anciens chefs, héros des premières batailles, apeurés devant le rêve ou découragés devant l’effort, essayant de les réconcilier. Ils passeront à l’ennemi; ou bien, comprenant et regrettant leur trahison, ils reprendront le poste de combat qu’ils n’auraient jamais dû abandonner. Car il faut que le Prolétariat tout entier, au moment de l’assaut, soit un seul bloc infrangible. C’est la réaction qui fait couler le premier sang. Dans le secret de notre cœur, nous souhaitons que la révolution soit pacifique, car, soldats d’une foi fraternelle, nous n’avons pas de haine contre nos ennemis. Mais, même et surtout si, pour conquérir le pouvoir et assurer la justice, le Prolétariat doit se dresser en armes, il faut que tous ses fils soient avec lui. Trop d’exploités, aveuglés par leurs préjugés ou leurs peurs, refusent de prendre rang dans le parti de leur classe. Comme si seul le labeur des mains était à la merci du Capital! Ils voient, dans le mot ouvrier, un stigmate, oubliant que le mot ouvrier veut dire créateur, comme le mot poète, et que créer est sacré. Venez avec nous. Vous qui, derrière les guichets grillés des banques, manipulez et charriez, pour l’oligarchie (sic) anonyme de la Richesse, tout l’or du monde; • Vous qui, dans les auditoires des universités, allez chercher la connaissance et qui, demain, serez les prolétaires de la science et de la pensée; • Vous qui, dans les mines, les usines et les ateliers, vivez avec les ouvriers, côte à côte dans le même labeur et souvent le même esclavage. • Vous qui, dans les écoles, toujours dédaignés et souvent méprisés, avez mission d’enseigner à lire, à écrire et à penser. • Vous qui, brûlés de fièvre devant le papier vierge, la terre glaise, la toile ou le clavier, • Vous acharnez à percevoir la beauté du monde pour la magnifier encore avec votre esprit et vos doigts. • Vous tous qui êtes le travail de la pensée, qui, de tout votre pouvoir d’hommes, collaborez au bonheur des autres hommes et que les lourds potentats écrasent sous la servitude de l’argent. Ce n’est pas contre vous que la classe ouvrière se lève, mais contre vos maîtres qui sont aussi les siens. Vous croupissez avec elle dans la même dépendance. Levez-vous avec elle dans la même Révolte!

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.