10 SUR L’AVANT GARDE

Ce qui a toujours animé le milieu révolutionnaire, celui qui se considère comme « l’avant-garde » du prolétariat, c’est le soutien actif de la réflexion sur une société nouvelle. Nouvelle… Précisément, il y a beaucoup de choses qu’on qualifie de « nouvelles » dans cette période : nouvelles formes de luttes, nouvelle composition du prolétariat, développement de nouvelles pratiques de consommation et de lien social, recherche de nouvelles expressions politiques citoyennes, etc. La question que je souhaite développer est donc celle-ci : l’avant-garde est-elle autant d’avant-garde qu’elle le pense, au regard de ces nouvelles pratiques ? Et comment articuler l’héritage historique, théorique du prolétariat avec la nouveauté ? Ou, comment articuler la page écrite du socle théorique avec la page vierge de la création de ce qui n’existe pas mais qui est à advenir ? Deux concepts m’aideront à ouvrir une réflexion : celui de « saturation » et celui de praxis. 1. Nouveauté, certes, mais par rapport à quoi ? Tout est-il écrit dans la théorie marxiste ? Que faisons-nous de cette théorie ? Longtemps, le milieu révolutionnaire (les Gauches communistes, puis, le jeune milieu qui s’est reconstitué dans la mouvance de mai 68) a utilisé la théorie avec deux intentions : comprendre et prédire. La prédiction résultant des conclusions « logiques » de la compréhension… Quelques exemples : comprenant la logique de fonctionnement du MPC basé sur la loi de la valeur, créant une société divisée en classes antagoniques dont l’une est majoritaire et exploitée, où règne la propriété privée, on en a tiré comme conclusion « logique » que la nouvelle société serait nécessairement celle de l’abolition de la loi de la valeur, de la suppression des classes, du profit, de la propriété privée et de l’argent, organisée, – pour certains par un Parti dirigeant et éclairé, – pour d’autres en auto-constitution de Conseils, – cette évolution passant, pour certains par une Période de transition, avec imagination de systèmes de bons de travail, etc. Bref, les conclusions « logiques » amenant à imaginer ce que devrait être ce qui n’est pas… Un autre écueil est le fait de considérer, dans l’activité vivante du prolétariat, ce qui est « bien », « mauvais parce que rempli d’illusions », ce qui est donc à « soutenir » ou à « dénoncer »… Et, précisément, ce à quoi nous assistons aujourd’hui provoque un choc entre ces visions « logiques » de ce que devrait être un monde nouveau, et le constat de ce qui se crée et se transforme dans la période actuelle. Devant cette confrontation, nous assistons à toutes sortes de réactions de la part du milieu révolutionnaire : pessimisme et abandon de l’activité politique, prédictions pessimistes suite à la déception vis-à-vis d’un prolétariat qui n’a pas été « à la hauteur de la tâche qu’on lui attribuait », abandon pur et simple de la théorie (le prolétariat a disparu, les classes sociales aussi…), enfermement dans la théorie dans laquelle on tourne et retourne invariablement sans faire de lien avec le monde en mouvement, et ce n’en sont que quelques-unes. 2. Alors, comment articuler théorie/héritage historique et théorique, et nouveauté ? Le créé et l’incréé ? La question n’est pas de tourner le dos, soit à la théorie et à l’héritage prolétarien, soit au développement de nouvelles pratiques mais bien de savoir comment articuler les deux, comment enrichir l’une avec l’autre. C’est ici que je souhaite faire appel à une théorisation du psychanalyste W.R. Bion. Et, de cette théorie, retirer les concepts de « préconception », « réalisation », « saturation ou non-saturation ». On pourrait définir rapidement la préconception comme un pressentiment, une intuition c’est-à-dire, quelque chose de vague, de flou. La préconception s’accompagne de doute et d’attente mais elle est aussi liée à un mouvement propulsif et dynamique de recherche d’une réalisation concrète de la préconception. En d’autres termes, la préconception est une forme globale au contenu non défini qui permet de pousser vers une recherche, dans une direction, mais sans avoir de contenu précis. C’est ce qui donne à la préconception sa qualité d’élément non-saturé, c’est-à-dire, qui n’a pas une définition, un contenu clair, et donc, fini. Le caractère fini, et donc, saturé, ne permet plus ce mouvement dynamique de recherche. L’élément non-saturé permet la formation d’idées toujours nouvelles et l’ouverture à de nouvelles recherches de sens. Si on transpose cette description du mouvement de la pensée développé par Bion en termes politiques, on pourrait se dire que la découverte de la théorie et de l’héritage politique et théorique permet d’enrichir les préconceptions qui doivent, pour conserver leur caractère dynamique et propulsif, rester majoritairement des éléments non-saturés. La rencontre des préconceptions avec les réalisations pourrait définir la praxis. On peut se demander si l’utilisation faite par l’avant-garde révolutionnaire de la théorie ne ressemble pas plus à la création d’une pensée totalement saturée (au sens bionien) qu’à la production d’une recherche non saturée, toujours dans le doute, toujours ouverte et donc, toujours vivante. Ceci expliquerait peut-être pourquoi les groupes révolutionnaires n’attirent pas ceux qui sont dans une recherche, une quête de sens nouveaux, de praxis nouvelles. Les éléments révolutionnaires se rencontrent entre eux, partagent leurs concepts – éléments saturés. Pour moi, il est donc plus question de comment on place la théorie dans la vivance de la pensée, comment on utilise cette théorie, plutôt que d’y chercher les « éléments faux », comme l’a fait P.I. dans sa révision de l’héritage des Gauches Communistes. D’une certaine manière, P.I. s’enfonce ainsi dans la sursaturation des concepts théoriques. 3. Conscience politique et rôle des révolutionnaires : Il est difficile de définir la conscience politique, la conscience de classe. On peut se borner à dire qu’elle est un processus vivant de subjectivation et de capacité réflexive. La subjectivation est le processus par lequel l’identité individuelle et groupale se constitue tout au long de l’existence, par confrontation à l’expérience concrète, dans un temps historique, une zone géographique, une classe, etc. déterminés. La subjectivation se passera très différemment pour un troubadour du Moyen-âge et pour un ouvrier de VW dans l’Allemagne du 21eme siècle, alors qu’on parle d’un processus humain universel. La capacité de réflexivité est en lien avec la subjectivation : elle est l’activité tierce, « méta » qui permet à l’individu et au groupe de se dire quelque chose à propos de lui-même en étant à la fois en lui-même et en-dehors, en train de se regarder comme élément tiers. Ce qu’on appelle la conscience prolétarienne ne peut donc, elle non plus, être pensée en termes d’éléments saturés. Elle n’est pas un concept fini mais a un contenu qui se transforme et se développe en fonction du processus de subjectivation. On peut donc dire que la conscience politique du prolétariat serait la manière, toujours en transformation au travers de la praxis, dont le prolétariat se subjective et développe sa capacité à se voir interagir avec le monde. Et c’est là que revient le rôle des révolutionnaires. Cette praxis, cette interaction continue avec le monde est sous-tendue par des préconceptions, des conceptions et des concepts. Les préconceptions, nous l’avons vu, sont les plus floues : formes sans contenu précis, toujours en quête de réalisation et donc, toujours en mouvement. La théorie révolutionnaire comporte un certain nombre de conceptions et de concepts. Ce sont les éléments théoriques au contenu défini et saturé. Ils ne sont pas ouverts et en quête de sens différents comme les éléments non-saturés, mais donnent des points de repères, des points de clarté fixes, nécessaires aussi au développement de la pensée. Mais il est important que la théorie révolutionnaire garde aussi une part importante de préconceptions et, en particulier à propos de la praxis du prolétariat et de sa subjectivation. Parce que ce n’est qu’au travers de cette démarche non saturée que les révolutionnaires pourront interagir avec la praxis du prolétariat. En gardant sa capacité d’être surpris, d’être dans le doute, d’être dans la capacité d’attente, comme Bion nous le défini en parlant de la préconception. Et c’est bien cette activité d’ouverture et de réouverture permanente que les révolutionnaires ont à maintenir, plus que l’apport de « réponses ». Pour développer sa conscience politique, le prolétariat a plus besoin de rencontrer une pensée non-saturée qu’une pensée saturée. Une démarche critique La théorie se caractérise donc par le dépassement des séparations des diverses catégories au profit du mouvement contradictoire mis en évidence par la dialectique. Ainsi, on peut montrer que la société se développe de manière dialectique, historique, et cela en tenant compte de sa totalité. On peut ainsi mettre en évidence que cette totalité détermine non seulement l’objet, mais aussi le sujet de la connaissance. Ce qui compte ici, c’est le point de vue de la totalité, et non celui de l’individu, mais cette totalité ne peut être posée que si le sujet qui la pose est lui-même considéré comme totalité. La théorisation, qui se développe à partir de la méthode dialectique, prône l’unification de la pensée et de l’être, et cela se traduit sous forme d’un processus, à savoir la mise en action de la dialectique, et cela en raison de la période historique. La théorie se veut une critique fondamentale des évidences sur lesquelles reposaient les systèmes métaphysiques et les affirmations religieuses, les certitudes logiques. Il est évident que la connaissance des lois de la société est par elle-même révolutionnaire, et la théorie politique possible dans telle ou telle société décrit moins les possibilités d’une autre politique que les limites de la pensée politique par la société existante. Cette analyse se réfère à la théorisation de Marx qui met en évidence la dualité de la contradiction qui mine le rapport marchand capitaliste. À partir des apports de Marx, qui nous fournit le cadre analytique pour saisir la trajectoire du capitalisme, ses tendances immanentes, ne sont cependant pas une science qui aurait des lois historiques universelles et immanentes sur base desquelles les événements économiques, politiques, sociaux et culturels pourraient être prévus avec exactitude. Ces apports ne sont qu’une « boîte à outils » et les concepts théoriques qu’elle contient permettent de saisir des événements dans les liens entre social, économique, politique et culturel, facteurs qui ont chacun un degré d’autonomie considérable. Ces apports ne sont qu’une « boîte à outils » et les concepts théoriques qu’elle contient permettent de saisir des événements dans les liens entre social, économique, politique et culturel, facteurs qui ont chacun un degré d’autonomie considérable. On ne peut donc faire, sur la base de cette compréhension des tendances contradictoires inhérentes à la forme-valeur dans la période actuelle de domination réelle du capital, qu’une analyse des perspectives vers lesquelles se dirige le capital mondial. Ces mêmes concepts nous permettent de voir comment les contingences jouent également un rôle significatif dans la trajectoire historique, même si la totalité capitaliste est définie par la forme-valeur qui a aujourd’hui imprégné chaque domaine de la vie humaine. On ne peut donc faire, sur la base de cette compréhension des tendances contradictoires inhérentes à la forme-valeur dans la période actuelle de domination réelle du capital, qu’une analyse des perspectives vers lesquelles se dirige le capital mondial. D’une part, la compréhension dialectique exclut une lecture de l’histoire déterminée par la seule évolution économique mais exclut aussi une manière de voir la perspective historique comme le seul résultat de la toute-puissance de la volonté et de la conscience des hommes. D’autre part, il faut comprendre que les conditions objectives et subjectives interagissent les unes sur les autres sans pour autant être dans un lien mécanique. Marx s’est refusé à « prescrire des recettes pour les gargotes de l’avenir » (Postface à la 2ème éd. du Capital, 1873), de même qu’il n’a jamais prétendu avoir inventé une nouvelle morale à l’intention des esclaves du capital. En cela, il récuse le « Socialisme scientifique ». Ainsi, à la positivité d’une raison instrumentale au service de l’organisation, à l’utopie totalisante du sujet hégélien unifié, à savoir le militant, à l’objet organisationnel sous l’emprise du Savoir du parti, nous opposons la mise en œuvre constante d’une critique susceptible de mettre en évidence le cheminement de la réflexion, la tension existant entre la confrontation entre le réel et les concepts élaborés, et la rectification nécessaire. Mais cette théorie n’est pas achevée. Que du contraire, après avoir exprimé la condition du prolétariat dans la phase de domination formelle du capitalisme, où il a fallu composer dans un premier temps avec des idées produites par des fractions artisanes en voie de prolétarisation, idées mélangeant liberté et émancipation, défendues par Bakounine, pour constater leur inanité au moment de la Commune, cette théorie a dû tenir compte des changements opérés par le capital dans sa phase de domination réelle. Il faut souligner les évolutions de pensées, les modifications de raisonnements, car cela démontre à quel point la réflexion théorique a besoin de tenir compte d’une confrontation à la réalité, d’un mouvement qui se veut dialectique, permettant ainsi à la théorisation de faire un saut qualitatif. Bien sûr, il y a toujours le risque de se tromper, de s’engager dans une démarche sans posséder toutes les clefs pour comprendre la situation. Cette démarche implique la possibilité d’énoncer une hypothèse de travail et de la confronter à la réalité des faits sociaux, sans avoir la prétention de détenir une quelconque vérité. Elle implique des discussions et des confrontations Il s’agit aujourd’hui, non seulement de comprendre le monde, mais surtout de le transformer et ceci de manière consciente et par une classe sociale ayant une place particulière dans le rapport social global. Cette énonciation critique requiert polémiques et discussions, confrontations et remises en question excluant tout usage de pratiques d’intimidation. La discussion ne peut être tranchée que par l’analyse de la réalité politique des faits et non par des arguments d’autorité, des arguments dissuasifs ou par des arguments faisant appel à la force physique de l’un des protagonistes. Cette énonciation critique se réfère à la tradition du mouvement ouvrier, qui implique l’ouverture, la libre discussion, l’affrontement entre positions divergentes, le refus de la violence au sein de la classe ouvrière. Tout le mouvement d’élaboration théorique repose sur la possibilité d’analyses contradictoires, formulations qui peuvent être remises en question par la pratique. Du moins, c’est ainsi que nous entrevoyons notre effort de théorisation. Une démarche prend en compte la dimension essentielle des pratiques d’intervention qui échappe à l’analyse, à savoir la dimension subjective, vécue, intuitive, interprétative. La démarche se définit comme un positionnement global, par rapport à l’autre, mais aussi par rapport au savoir et à son élaboration Et cela ne se fait pas automatiquement. La nécessité d’une réflexion collective se confronte à l’atomisation, phénomène qui se radicalise aujourd’hui au travers de la réification. Il s’agit effectivement d’un cheminement, d’un travail d’élaboration faisant qu’il n’y a pas de vérité préconçue, de théorie toute faite, de programme préalable qu’il suffirait d’assimiler. Il importe de reconnaître la primauté de cette confrontation dans l’élaboration de la pensée, qui partant de la relation de diverses expériences, débouche sur de nouvelles expériences pratiques demandant à être théorisées. Ce qui permet de développer une vision plus élaborée de la réalité contradictoire analysée. Tout le mouvement d’élaboration théorique repose sur la possibilité d’analyses contradictoires, formulations qui peuvent être remises en question par la pratique. Le fait de pouvoir mener effectivement des discussions reflète un élément important de la vie de notre classe : la nécessité de se dégager de l’emprise de l’idéologie dominante. Et cela ne se fait pas automatiquement.

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