8 QUELLE PERSPECTIVE POUR LE MONDE D’AUJOURD’HUI ?

Depuis les attentats de 2001 aux Etats-Unis, le terrorisme s’inscrit comme une menace permanente et une réalité dans la société et ce, de manière planétaire. Les récents attentats survenus en France, ainsi que l’état d’urgence qui s’en est suivi, le niveau d’alerte 4 puis 3 en Belgique, témoignent d’une fracture sociétale qui ne cesse de s’approfondir. Ainsi, au-delà de l’horreur et de la sidération que de tels actes provoquent, il importe de mettre un sens sur le développement de ces pratiques meurtrières. Les éléments des scénarii de ces attentats sont constants : une haine brute, ciblant des valeurs ou des communautés considérées comme mauvaises – et donc responsables du malheur (la critique exercée par les humoristes, les juifs puis, les lieux de détente…) – haine portée par des individus se présentant en héros, leur propre mort constituant l’apothéose de cette destructivité héroïque. Alors, comment comprendre que, pour des individus souvent jeunes, et qui ne sont pas forcément les mêmes que les jeunes ayant agité les banlieues françaises, la seule voie d’expression voire même, d’existence, soit la violence haineuse et destructrice? Comment comprendre aussi que ces meurtriers soient fréquemment des jeunes dont la nationalité est celle du pays où ils perpètrent leurs crimes ? De manière plus globale, c’est la question des perspectives qui est posée dans ces actes barbares. Et plus fondamentalement, de la perspective de destruction, de haine, de repli sur soi, opposée au rejet de l’ordre capitaliste et à l’espoir de créer une société solidaire et destinée à préserver la vie de l’humanité. Ces deux perspectives opposées étant portées par des classes antagoniques : l’égarement dans l’idéologie de la classe dominante pour la première, la potentialité de l’action du prolétariat pour la deuxième. C’est sous l’angle de la perspective globale que sera déployée cette contribution. Une première partie se centrera sur l’opposition de classes ; une deuxième partie reviendra sur les perspectives géo-stratégiques de la classe dominante. 1ère partie : l’opposition des classes et celle de la perspective Le mode de production capitaliste s’étend désormais à toute la planète. Ceci implique le développement d’un rapport social et économique global opposant deux classes sociales aux intérêts fondamentalement antagoniques : la classe dominante qui est au service de la valorisation du capital, crée et organise la production ainsi que toutes les structures sociales et politiques pour en maintenir la pérennité, et la classe prolétarienne qui, pour survivre, doit vendre sa force de travail pour se mettre au service de cette production et de la pérennisation sociale. Alors que l’internationalisation prenait appui sur les Etats-nations, la mondialisation des moyens technologiques, en mobilisant d’autres acteurs, échappe à leur maîtrise. La rupture des frontières nationales renforce d’abord l’effet de fragmentation. Avec l’explosion des flux de capitaux, de marchandises et de populations inhérents à la mondialisation et la porosité des frontières qui en résulte, la coïncidence du droit et de la souveraineté ne va plus de soi. Basé sur la nécessaire extension de la production de Valeur, de la crise de celle-ci, de la recherche constante de profits, le mode de production capitaliste montre aujourd’hui clairement toute sa violence. Destruction et épuisement de la nature, destruction massive d’emplois et épuisement des travailleurs, réduction de l’être humain au statut de simple marchandise soumis à l’offre de la loi et de la demande, développement des guerres aux quatre coins de la planète, organisation de génocides froidement planifiés tentative de contrôle social par un accroissement de la violence policière dont les « bavures » deviennent monnaie courante… bref, la direction prise par le mode de production capitaliste est de plus en plus ouvertement celle de la menace pour la survie de l’humanité. Cette menace s’accentue sans cesse au fur et à mesure de l’approfondissement de la crise économique structurelle du capitalisme et des destructions croissantes engendrées par ce mode de production. Face à cette logique se trouve la classe prolétarienne qui, pour se dégager de l’écrasement dont elle fait l’objet quotidiennement, ne peut que se dégager du rapport social capitaliste. En effet, la perspective portée par les deux classes antagoniques de la société est radicalement opposée, elle aussi. Si on se place dans la logique de la classe dominante, celle-ci crée l’exclusion sociale, une paupérisation croissante, terreau pour la création de jeunes exclus, sans perspectives, et qui ne peuvent détruire tout ce qui, à leurs yeux, symbolise leur impasse. Et, toujours dans cette logique, la guerre ou la montée d’idéologies d’extrême-droite constituent la réponse de la classe dominante pour tenter de maintenir un contrôle social. Si on se place dans la logique de la classe prolétarienne, celle-ci ne peut s’opposer qu’en s’unissant, qu’en développant une solidarité, qu’en aspirant à une société où la production et le fonctionnement seraient au service de la vie humaine, et non une société où la vie humaine est au service de la production, comme c’est le cas dans la logique de fonctionnement du mode de production capitaliste. La situation actuelle est exemplative de l’opposition de ces deux perspectives : « les printemps arabes », le mouvement des « indignés », étaient l’expression confuse de l’aspiration à un autre fonctionnement politique et social. Ils ont mobilisé des pans importants des populations locales ainsi qu’une partie du prolétariat dont les mouvements de luttes et mouvements de protestation ou de résistance se poursuivent encore régulièrement. A côté des potentialités mises au jour dans ces mouvements, se développent également des tentatives confuses (et hélas souvent très vite récupérées) de contourner la loi de la Valeur : ce sont les pratiques d’échanges et de gratuité de biens et de services. Ainsi, si le mode de production capitaliste et la domination de la loi de la Valeur étendue à tous les aspects de la vie vont dans le sens d’une réification de l’être humain, (ce qui signifie une marchandisation, une transformation de l’être en objet), ce même mode de production, par son fonctionnement, provoque aussi des tendances d’opposition à ces pratiques de production et d’échanges marchands. Et si nous devons en dénoncer la naïveté, rappeler que des changements durables et profonds ne peuvent se mettre en place que dans une société fondamentalement différente de la société capitaliste, nous ne devons pas pour autant ignorer les aspirations et les remises en questions que de telles pratiques recèlent. Hélas, lorsque la lutte de classe, la lutte massive et solidaire s’épuise, ce sont les perspectives de la classe dominante et de son maintien qui reviennent occuper le terrain. Les « frères musulmans » puis l’armée en Egypte, Daech en Syrie, des processus de démocratisation dans d’autres pays du Maghreb mettant en place des partis défendant, sous un autre habit, le même mode de production capitaliste avec son cortège de misère, de non emploi et de désespoir. Ainsi, à côté de ces mouvements prolétariens, de ces tentatives de créer des solidarités et d’inventer d’autres pratiques sociales, il y a la récupération de la désespérance par des fractions radicales de la classe dominante. En effet, que faire lorsqu’on n’a plus de perspective, lorsqu’on n’a plus rien à perdre, lorsqu’on n’a plus d’existence ? Voilà le terrain sur lequel viennent ratisser les recruteurs et formateurs des futurs djihadistes. Les fractions radicales utilisent la pauvreté et le désespoir, se présentent, dans les pays du Proche et Moyen-Orient ou d’Afrique, comme des soutiens (aides à trouver un emploi, un logement, soutiennent des écoles…) et des alternatives aux failles des Etats en place. Mais cet embrigadement pervers n’est qu’une manifestation de l’absence totale de perspective du système actuel. Pour nous, le terrorisme est clairement à dénoncer : il ne constitue en aucun cas l’instrument par lequel le prolétariat peut s’affirmer. Au contraire, il représente une attaque contre la classe prolétarienne et, à travers elle, contre toute l’espèce humaine au travers des espoirs d’avènement d’une société nouvelle dont le prolétariat est l’initiateur. De même, les idéologies d’extrême-droite, avec leurs appels à revenir au « bon vieux temps », à fermer les frontières, à exclure tout ce qui n’est pas comme soi… ne sont que la condamnation en miroir de communautés ou de valeurs étiquetées comme responsables de tous les maux actuels. La publicité que la classe dominante fait des actes terroristes constitue un outil puissant de renforcement de son embrigadement idéologique : d’une part, cela participe à la création d’un climat d’insécurité généralisé où tout le monde a peur de tout le monde, appelle au renforcement de politiques sécuritaires et le regroupement frileux dans le giron protecteur des États; la solidarité est mise à mal, une explication toute faite est donnée au malaise croissant éprouvé par les couches exploitées. Ceci constitue une attaque directe contre la classe exploitée: en cherchant à créer des réactions xénophobes et des réactions de méfiance entre prolétaires de races ou religions différentes, la classe dominante tente de briser la solidarité et la capacité, pour le prolétariat, à se reconnaître comme classe, unie par des intérêts communs. Cette première conclusion ouvre sur la deuxième partie de cette contribution. 2eme partie : la perspective de la classe dominante : la guerre à tous les étages… Comme nous l’avons mis en évidence dans la première partie de ce texte, les actes terroristes reflètent l’absence de perspectives de la société capitaliste et constituent une attaque contre la classe prolétarienne, et contre le développement de sa conscience. A ce titre, le terrorisme constitue une arme de coercition et de domination exercée par la classe dominante et son idéologie. Il faut donc renvoyer dos à dos les Etats qui, au nom de la « libération des peuples du joug du totalitarisme intégriste », bombardent et affament sans vergogne des populations, et les terroristes pourfendeurs de l’hérésie, tuant, dans la même logique, des opprimés. Suite aux attentats de New York en 2001, le président américain Bush avait promis de mener une guerre sans merci aux terroristes. Promesse parfaitement tenue puisque, depuis lors, se sont passées les interventions militaires en Afghanistan, en Irak, en Libye et, actuellement, en Syrie. Cette zone géo-stratégique sensible du Proche et du Moyen-Orient est désormais à feu et à sang et sert de terrain d’affrontement à diverses fractions de la classe dominante. Rivalités économiques, politiques et impérialistes se déclinent sous les oripeaux des oppositions entre sunnites et chiites ; entre fractions laïques et islamistes. Mais ne nous y trompons pas : si ce sont les « guerres de religions » qui sont mises à l’avant-plan, celles-ci ne font que recouvrir les déchirements au sein de la classe dominante. En premier, nous pouvons citer l’opposition croissante des fractions politiques locales à la main-mise économique et politique américaine. Le développement d’Al-Quaida et de son leader Ben Laden en était une illustration. Ensuite, les rapports de domination politique concentrés dans l’opposition entre fractions sunnites et chiites qui agitent régulièrement l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie, le Pakistan, le Liban, le Yemen et Barheïn, et, plus épisodiquement, le Koweit et l’Arabie Saoudite. Enfin, les mouvements de révolte des kurdes, répartis sur les territoires de la Turquie, de la Syrie, de l’Irak et de l’Iran, et en particulier, ceux qui opposent les kurdes à l’Etat turc. Et, bien sûr, n’oublions jamais les tentatives de la Russie de reconquérir sa position de puissance impérialiste face aux Etats-Unis. Récemment, c’est en Syrie que tout cet imbroglio s’est invité. Au départ, c’est la dynamique de contestation portée par les mouvements des « printemps arabes » qui a tenté de déstabiliser le régime autoritaire de Bachar-Al-Assad. Mais, face à l’essoufflement des mouvements de classe, la contestation a été récupérée par les fractions de la classe dominante voulant asseoir leur pouvoir à la place d’Al-Assad. C’est dans cette brèche ouverte que sont venus s’engouffrer les conflits géo-stratégique et politiques régionaux, et impérialistes cités plus haut. Les premières années de ce bain de sang syrien ont laissé les dirigeants européens et américains dans un attentisme prudent. Mais la prolifération du phénomène djihadiste dans ces mêmes pays a invité la classe dominante européenne et américaine à abandonner sa cécité. S’en suivirent des mois d’hésitations sur la stratégie à suivre… La classe dominante avait tiré les leçons de son intervention en Libye. Souhaitant se débarrasser de l’encombrant Kadafi pour mettre, à sa place, un leader plus accommodant, les bombardements effectués par les « alliés » ont transformé le pays en un chaos politique. Il importait donc, pour les « alliés » de ne plus commettre la même erreur en Syrie. Se débarrasser d’Al-Assad, certes, mais, qui se nicherait dans le vide de son départ ? En effet, à côté de l’opposition première à Al-Assad, se trouve Daech et son projet de « califat » pour lequel il recrute des jeunes combattants venus d’une centaine de pays différents. Daech, tentant d’accroître son pouvoir face à d’autres fractions islamistes radicales ; Daech qui, dans son combat contre les kurdes, est regardé avec bienveillance par l’Etat Turc. Daech qui fournit l’occasion à la Russie d’apparaître comme une puissance impérialiste incontournable dans le règlement de ce conflit et dans l’éradication de la menace islamiste. Mais, au-delà des jeux d’alliances et de rivalités, le conflit en Syrie doit nous rappeler que l’essoufflement de la lutte des « printemps arabes » n’a pas débouché sur le développement d’une perspective portée par la classe prolétarienne mais a été récupéré par des fractions de la classe dominante portant leurs propres intérêts de classe. Au travers de la guerre en Syrie, c’est à nouveau la question des perspectives qui est posée. Le développement du capitalisme d’Etat dans le monde entier a conduit à la croissance du totalitarisme et à la croissance de la violence aux mains de l’Etat : la terreur étatique – quand il doit défendre le système – à l’Est comme à l’Ouest, contre les menaces de révoltes du prolétariat. Face à cette exploitation, le prolétariat n’a d’autre solution que sa révolte pour répondre à la terreur de la classe dominante. Car, malgré ses discours pacifistes, la classe dominante n’a jamais renoncé à exercer sa terreur: armée, police sont sur pied de guerre et toutes les mesures d’intimidation sont prêtes pour frapper le prolétariat. Au contraire, l’Etat a accru ses moyens d’intimidation et les a perfectionnés de manière plus pernicieuse et sophistiquée au 21ème siècle. Face au développement de cette perspective meurtrière portée par la classe dominante, seule la perspective de création d’une autre société, portée par la classe prolétarienne, représente un espoir pour la survie de l’humanité. Lejardinier

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