2 LE VOTE PERMET-IL DE CHANGER LE MONDE ?

Cette contribution s’inscrit au croisement de deux questions : celle du vote et celle du questionnement sur le fonctionnement du monde.

Commençons par la question du vote :

La première chose à se rappeler est que le système politique démocratique, au sein de la société capitaliste, est une des manières (et la plus efficace) de gérer ce système. Il consiste dans la décision volontaire des citoyens de se déposséder de leur pouvoir de décision pour l’attribuer à un individu ou à un parti qui prendra les décisions en leur nom et avec leur caution. Il n’est pas nécessaire de repréciser également que, même si n’importe quel individu « lambda » peut se présenter au vote, le système politique a mis un certain nombre de conditions avant que l’individu en question arrive à trouver une place sur une liste électorale (recueil d’un nombre minimum de signatures, fédération à un parti politique, etc.). Et, tant que nous y sommes, il n’est pas nécessaire de rappeler non plus qu’une fois le résultat des urnes connu, ce sont les accords et compromis entre les arcanes du système politique qui se mettent en marche jusqu’à la constitution des organes de décisions.

Pour résumer, le citoyen se dépossède de sa voix et de son pouvoir de décision au profit de membres des partis politiques suffisamment intégrés au système en place que pour y avoir été admis.

Ceci peut nous donner un éclairage sur les récentes élections aux Etats-Unis, sur la montée des extrêmes droites et gauche dans toute une série de pays européens. En effet, le système électoral dans la démocratie représentative place le citoyen dans la position de la mouche enfermée dans un bocal : il tourne et se retourne pour trouver une voie différente et une issue nouvelle mais ce n’est pas lui qui peut manipuler le couvercle du bocal… Et qu’il y a-t-il dans le bocal : les partis « traditionnels », qui apparaissent davantage comme des gestionnaires du système que comme des porteurs de projets ; les porteurs de projets de société : d’extrême-gauche avec l’idée d’une répartition différente et plus juste des richesses existantes, et d’extrême-droite avec le souhait du repli sur soi et d’un regard nostalgique aux temps bénis où on pouvait vivre dans une certaine insouciance ; et enfin, les « nouveaux » ou les « comme nous » : ceux qui donnent l’impression de ne pas être corrompus par des années de carrière politique, ceux dont le discours est d’apporter un langage différent.

Trump fait partie de plusieurs catégories : il est l’homme inconnu en politique, se démarquant des élites politiques et promettant le retour à la « grandeur de l’Amérique ». Il a donc été porté par des voix espérant ce retour aux années glorieuses et par des voix de contestation des appareils politiques. Car, et c’est une caractéristique quand même interpelante, depuis de nombreuses années, des citoyens se dépossèdent de leur pouvoir de décision pour le confier à des partis avec lesquels ils sont en désaccord complet, mais uniquement parce que c’est le seul moyen qu’ils ont trouvé de faire entendre leur mécontentement. C’est ce qu’on appelle les « votes de protestation »…

images2

Venons-en à la deuxième question : celle du questionnement sur le monde existant.

En effet, les « printemps arabes », les « indignés », « occupy », « nuits debout », … tous ces mouvements ont exprimé et continuent d’exprimer à la fois un questionnement profond sur les fondements du fonctionnement politique, un refus de ce fonctionnement, et la recherche d’issues différentes. Si une partie de ces mouvements a été recanalisée dans les structures de démocratie représentative classique – on peut penser aux « printemps arabes » – d’autres parties ont été davantage des expressions fortes mais éphémères de contestation, de discussions collectives et de tentative de reconquérir des espaces de paroles et de décisions autonome. Ainsi, souvent, ces mouvements de contestations se créent rapidement via les réseaux sociaux, créent des dynamiques puissantes et, soit, s’institutionnalisent et deviennent alors des forces politiques classiques inclues dans le système politique existant, soit, se disloquent après le moment de la mobilisation, mais gardant relativement intacte leur capacité de questionnement et de contestation.

A côté de ces mouvements de contestations existent aussi des tentatives, certes confuses et limitées, pour développer d’autres relations sociales et économiques. Ce sont les tentatives d’échanges de services gratuits, les recréations spontanées de liens sociaux et d’espaces collectifs, etc. Il est important de ne pas s’illusionner quant au pouvoir de transformation de telles pratiques. Mais il est tout aussi important de voir de quelles potentialités de questionnements, de refus du fonctionnement actuel, et de recherche de perspectives elles sont porteuses.

Souvent, ces expressions éphémères de contestations et ces recherches de pratiques socio-économiques alternatives restent à la marge du système existant. Elles s’inscrivent dans une méfiance et un rejet du politique, et ne cherchent pas à s’institutionnaliser.

Quel croisement ?

Le vote dans le cadre de la démocratie représentative, les mouvements de contestations, et les recherches de pratiques alternatives s’inscrivent tous dans une envie de mieux-être. Néanmoins, c’est de manière très différente, voire, opposée. Le vote s’inscrit dans un choix prédéfini par la classe dominante et les structures de gestion politique existantes. Il va souvent vers davantage d’inclusion : par le biais de plus d’emplois, de plus de moyens financiers pour participer à la consommation, de frontières plus fermées pour donner une impression de sécurité. Alors que les mouvements et pratiques alternatives se placent en marge du système, cherchent à le contester et s’inscrivent davantage dans une démarche de refus des pratiques économiques, politiques et humaines inhérentes au système capitaliste dominant. Leur dynamique est donc celle de l’exclusion volontaire (même si, en réalité, cette dynamique n’échappe pas au système et reste souvent à sa marge plus qu’en-dehors).

En guise de conclusion :

Il est clair que les dynamiques d’inclusion ne sont pas porteuses d’un projet potentiel d’une société post-capitaliste, alors que celles allant dans le sens de l’exclusion s’inscrivent davantage dans une recherche créative de perspectives nouvelles.

Une question fondamentale se pose : ces dynamiques d’exclusion peuvent-elles, à elles seules, conduire à la construction d’une nouvelle société, une société en rupture avec le mode de production existant ? Je ne le pense pas. Précisément parce qu’une rupture qualitative est fondamentale dans ce processus. Une seule classe sociale est porteuse, par son existence même, de cette rupture : c’est la classe prolétarienne (au travail ou non). Elle constitue le point de contradiction intrinsèque au système capitaliste actuel. Classe indispensable pour permettre la production et l’accumulation de Valeur, elle est aussi la classe qui doit volontairement se déposséder de sa force de travail, de sa créativité et de son humanité pour survivre. Son inclusion est donc synonyme de négation. Chaque moment de grève constitue un moment de rupture d’avec cette logique de fonctionnement.

La création d’une société post-capitaliste sera le fruit du développement des refus et des contestations, mais aussi des questionnements et des projets nouveaux. Et on peut faire l’hypothèse que tout ceci pourra émaner des dynamiques de pratiques alternatives reliées à la classe prolétarienne et à ses luttes.

Lejardiner

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.